Préambule,
Ce texte est le récit de mon UTMB. C’est un ensemble de souvenirs, de sensations et d’émotions qui me restent de cette course et de sa
préparation.
Tout ce qui est écrit est bien sûr personnel, mais certaines choses le sont plus que d’autres. Mais même si ce texte doit être lu par
des « étrangers » il me semblait inconcevable qu’elles n’y figurent pas, car pour moi, une épreuve comme l’UTMB n’a rien à voir avec un 10 km ou un semi-marathon ou seule la performance
sportive compte. Ce que je recherche dans ces courses « ultra » ce sont d’abord des émotions, des sentiments et du partage. Autant de choses que l’on trouve plus souvent dans les sports
collectifs que dans la course à pieds.
Enfin, je suis un peu informaticien, un peu coureur à pied mais pas du tout écrivain. Le style, la construction du texte ou la syntaxe
sont donc approximatifs. Ils ont surtout été guidés par la manière dont ma mémoire me rapportait toutes les images de la course au fur et à mesure que j’avançais dans l’écriture.
Mon UTMB : Jusqu’au bout d’un rêve !
Vendredi 2 septembre, l’euphorie commence à retomber. Les jambes ont un peu dégonflé, la tête aussi, enfin j’espère. Il est temps,
avant que la mémoire ait fait sa sélection naturelle en supprimant les moments difficiles ou les moins marquants, de traduire sur le papier les impressions, souvenirs et sensations de mon
« Ultra Trail du Tour du Mont-Blanc » 2005.
Ne parler que du week-end et de la course serait faire abstraction des mois précédents qui pourtant en font partie intégrante.
Pour moi, tout a commencé en août 2004, lors de la deuxième édition de l’UTMB à laquelle participait Marco. Inscrit tardivement, sans
préparation spécifique en surfant sur la réussite de son premier Marathon des Sables, il nous avait présenté cette course encore peu connue : Le tour du Mont-Blanc sans étape, 155 km, 8500m
de dénivelé positif. Je n’arrivais pas à imaginer. Le Sparnatrail, ma plus grosse course à l’époque, était à des années lumières de ce qui me semblait être un délire réservé à une poignée de
psychopathes à la recherche de l’effort ultime. J’étais à ce moment en train de préparer les Templiers, qui représentait à mes yeux mon sommet en
course à pied.
Je regardais donc Marco d’un air mi-admiratif, mi-narquois et claironnait, sincèrement d’ailleurs : « Ce genre
d’épreuve, ce n’est pas pour moi ! Jamais ».
Le week-end de la course, nous partions, Fabienne et moi, à Venise. Bien que mon esprit était surtout branché sur cette petite
escapade amoureuse, je ne pouvais pas m’empêcher de penser par moment à cette bande de fous furieux qui était partie pour deux nuits en montagne produire 35 à 45 heures d’efforts.
L’avion qui nous menait vers la lagune, passait au dessus du massif du Mont-Blanc le samedi vers 8h30. Par le hublot la vue était
magnifique. Le ciel était d’un bleu exceptionnel. Le soleil brillait et éclairait les sommets enneigés et les glaciers. Durant quelques instants, je les enviais de courir, par ce temps, au milieu
d’un paysage aussi grandiose. A ce moment, je pense qu’inconsciemment je franchissais mon premier pas vers l’inscription à l’édition 2005.
Novembre, nous venons de terminer les « Templiers » dans d’excellentes conditions ; cinq partants, cinq
« finishers » et une ambiance inoubliable durant tout le week-end. La tête encore pleine de souvenirs, je suis euphorique et j’ai la sensation que rien n’est impossible. Je recherche
une nouvelle aventure capable de me motiver plusieurs mois et de me faire revivre les émotions intenses que j’ai connues au départ et à l’arrivée de cette course.
Marco nous apporte le DVD de l’UTMB 2004. Nous y découvrons des visages radieux sans impression de souffrance surhumaine contrairement
à la vidéo du Marathon des Sables visionnée quelques jours plus tôt, mais surtout, une ambiance et des paysages fabuleux. C’est le coup de grâce, le shoot d’adrénaline.
Je sais que Marco, qui a du abandonner à mi-parcours, sera au départ en 2005. Après quelques discussions autour de la machine à café
ou lors de dîners avec Richard, et sans trop réfléchir à ce que cela représente, ma décision est prise. Je serai à Chamonix le dernier week-end d’août 2005.
Les inscriptions sont envoyées vers Noël et commence alors une longue période de rêves, d’inquiétudes et surtout de préparation,
physique d’abord, puis progressivement, psychologique et « stratégique ».
Au programme des huit mois à venir, travail foncier d’endurance et de résistance, renforcement musculaire et courses de préparation
pour vérifier les effets de tout ce travail. Ajoutons y une perte de poids souhaitée d’environ 6 kg, pour limiter les efforts en montée et les traumatismes en descente, et il est facile
d’imaginer que ça va sentir la sueur dans les vestiaires et les légumes verts dans la cuisine.
Le réveillon de la St Sylvestre, sera la dernière occasion de boire l’apéritif avec Richard. Après, jusqu’à l’arrivée à Chamonix, ce
sera eau claire agrémentée occasionnellement, d’une bière ou d’un verre de vin.
Pas question de détailler ici les séances de VMA, seuil, côtes ou fractionné, mais elles peuvent se résumer en deux chiffres :
environ 1600 km parcourus et 250 heures d’entraînements. En revanche, il est impossible de passer sous silence les séances de cardio-muscul et de plyométrie « à la Marco », tant elles
marquèrent ma préparation UTMB. Jamais, auparavant nous n’avions fait ce type d’exercice et seule, la perspective du dénivelé impressionnant qui nous attendait, pouvait nous permettre de les
supporter. Régulièrement les séries de chaise américaine, d’escaliers, de gainage, d’éducatifs divers et surtout de fentes avants, le tout enchaîné avec quelques sprints de folie, tétanisaient
les cuisses et engendraient torpeur et réduction de l’activité professionnelle durant les heures qui suivaient.
C’était suffisamment pénible pour que pendant l’une de ces séances, je lance en serrant les dents : « p. Marco, je te promet
que si j’arrive à Chamonix, je passe la ligne en fentes avants ». Vœux pieux prononcé sur un coup de colère ou plaisanterie pour faire rire les copains et aider à supporter l’effort ?
On verra à Cham. !
Les semaines s’écoulent au rythme des entraînements et des courses. Paris-Mantes, le trail de Vulcain et deux semi-marathon sont
enchaînés en deux mois sans problème et sans blessure avec en prime une amélioration du chrono sur semi. Le moral est au beau fixe et même l’abandon sur le trail de la vallée de Chevreuse ne
l’entame pas vraiment. S’il doit n’y avoir qu’un abandon sur la saison, je préfère que ce soit ici qu’à Chamonix. Il faudra quand même que j’apprenne à gérer les crampes et à ne pas abandonner
trop rapidement sans réfléchir suffisamment.
A la Banque, les groupes à l’entraînement commencent à se scinder vraiment et les UTMBistes sont de plus en plus souvent entre eux
pour des séances dures. Il me semble que seul Pascal pourrait et aimerait être avec nous, s’il n’était pas diminué par une blessure persistante.
Les sorties avec Richard, au club ou le week-end, me permettent de constater que, même si j’ai un peu comblé l’écart qui nous séparait, il reste régulièrement devant, toujours aussi facile dans les côtes et difficile à faire craquer. Parfois, il donne l’impression de souffrir,
d’être à bout, mais il ne lâche rien, s’accroche et finit par passer, indestructible ! Dans ces moments là j’ai des doutes sur ma capacité à le suivre à l’UTMB et je suis certain que si un
seul de nous deux dois passer la ligne, ce sera lui.
Avec l’arrivée de l’été, les entraînements se durcissent et se spécialisent encore un peu plus, avec davantage de côtes et de
plyométrie ajouter à quelques sorties « spéciales » à Farmoutiers.
Début juillet, Marco puis Denis partent en vacances et Richard, blessé au marathon de
Chamonix est interdit de course pour 3 ou 4 semaines. Je dois courir plus souvent seul. Même lorsque Pascal et les autres participent, je me force à en faire plus qu’eux sous un soleil plus
propice à la sieste qu’à l’effort. Mais l’échéance approche et je ne veux pas avoir de regrets sur ma préparation si je dois être amené à renoncer en course.
L’accroissement de la charge d’entraînement et la proximité de la date fatidique amènent la peur de la blessure ; tendinite,
contracture ou, plus bêtement, entorse, remettrait en cause la fin de la préparation et peut être la participation à la course. Je commence à faire attention aux éventuels signes annonciateurs
qui, par chance, restent absents.
Le retour de Denis et Marc s’accompagne d’une nouvelle montée de la pression avec deux ou trois séances énormes en salle où nous suons
tout notre corps en enchaînant à fond, stepper, elipter et tapis et une sortie à Fontainebleau, sans Richard toujours blessé, qui restera dans les mémoires ; Une nuit à belle étoile entre 2
heures de course le soir et 3 heures supplémentaires dès l’aube suivante.
Juillet est également le moment de commencer à préparer une première liste du matériel et des vêtements à emmener. Aucun problème sauf
l’indisponibilité des chaussures de trail commandées quelques semaines plus tôt. Il faut rapidement trouver un autre modèle pour pouvoir le tester pendant les vacances. Cette difficulté
apparemment anodine, me « prend la tête » pendant quelques jours, ce qui est révélateur de la montée de la pression et de l’anxiété face à l’énormité de cette course.
Enfin, le mois d’août et
les vacances sont là. Pour me mettre en condition, nous partons … en haute-savoie (merci à ma famille) face au Mont-Blanc. Chaque jour, sous mes yeux, ce bloc énorme va me narguer, m’inquiéter
mais aussi me motiver.
Deux semaines à la montagne à moins d’un mois de la course, je ne pouvais pas rêver de meilleures conditions pour finaliser ma
préparation en pratiquant, deux jours sur trois, la rando-course avec les bâtons et le sac à dos.
Par chance, mais est-ce vraiment de la chance, Richard qui va mieux, est en vacances à 20 km de là durant la même période.
Nous en profitons donc pour faire ensemble deux grosses sorties sur 5 à 6 heures avec pas mal de dénivelé.
Je suis content et rassuré par tous ces entraînements. Je peux courir ou marcher rapidement en côte. J’apprends à utiliser les bâtons
dans les descentes pour aller assez vite en sécurité et en limitant les chocs sur les cuisses et les articulations.
Surtout, je prends du plaisir à courir seul dans la montagne, au soleil ou dans la brume, et je rêve du départ de Chamonix et de la
montée du Bonhomme.
Pendant ces deux semaines, pas un jour, pas une heure sans que je ne pense à la course. Je lis et relis le road-book. Je prépare la
liste détaillée de tout ce que je mettrai dans les divers sacs. Je regarde les cartes locales pour m’imprégner de ce massif qu’il faudra conquérir. Je cours UTMB, je parle UTMB, je mange UTMB, je
dors UTMB, je vis UTMB. Je saoule ma famille avec ma préparation, mes craintes, mes certitudes, mon matériel, mes objectifs, etc…
Ils subissent patiemment et ne me font aucun reproche. Fabienne me propose même d’aller à Chamonix ou ailleurs sur le parcours pour
voir ce qui m’attend.
Après un refus de principe, je profite d’une excursion pour faire un détour par les Chapieux. C’est un choc. Le paysage est magnifique, grandiose même. Je suis dans une vallée fermée à un bout par le col du bonhomme qui me domine de toute sa hauteur et le col de la Seigne
à l’autre bout qui barre le paysage comme un mur. Je comprend que les montagnes que je parcours à l’entraînement ne sont pas les mêmes que celles que j’aurai en course. Elles seront plus hautes,
plus raides, plus rocheuses, PLUS TOUT. Et de nouveau je suis inquiet.
Les deux ou trois dernières semaines avant la course ne sont qu’oscillations entre certitudes et doutes, assurances et inquiétudes,
espoirs et découragements.
Vivement que j’y sois et que les questions disparaissent au profit de l’action.
Fin des vacances et retour au boulot pour quelques jours avant la grande aventure. Moins de deux semaines avant le départ. J’apprend
que Denis est blessé. Hernie discale provoquant une sciatique. Cela semble sérieux. Nous espérons tous que cela va tenir et qu’il pourra courir dans de bonnes conditions.
Je me sens physiquement prêt et affûté. Je suis descendu à 78 kg comme je le souhaitais, et d’après les commentaires des copains, cela
doit se voir. A l’entraînement, plus question de forcer et de prendre le moindre risque. Faire du jus, dormir et juste faire tourner les jambes tranquillement en courant ou en faisant du vélo. A
chaque sortie, j’ai l’impression d’avoir mal quelque part ; tendon d’Achille, mollet ou genou sont autant de sources d’inquiétudes probablement sans aucune autre raison que
psychologique.
Je prépare mes sacs et tout mon matériel. Rien n’est laissé au hasard, alimentation, vêtements, lampes, piles, lecteur MP3 avec
compilation de rocks pour les moments de solitude nocturne, médicaments, pilules miracles diverses, plan du parcours et tableau de marche collés sur les bidons, etc… On croirait que je pars pour
un raid d’une semaine dans le désert en totale autosuffisance.
J’envoie le détail du contenu de mes sacs à Denis et Marc. Je me fais évidemment chambrer sur la quantité de nourriture, de pastilles
et autres médicaments embarqués. C’est vrai que prévoir un gel ou une barre toutes les heures pour une durée estimée de 41 heures, plus quelques uns pour la sécurité, ça fait lourd.
Denis m’annonce qu’il n’envisage que 2 gels et 1 barre au départ, autant à Courmayeur et à Champex. Je crois rêver. C’est n’importe
quoi. Il s’imagine qu’il part pour un marathon ou il est inconscient ? Oui, mais si c’était lui qui avait raison ? Ca y est, je doute encore ! Non, je reste sur ce que j’ai
prévu. Chacun sa course et sa méthode et je ne veux pas avoir le moindre regret.
Clémence me fait trois badges avec sa photo et celles de Fabienne et Maxence. Je les accroche sur mon sac avec la Touline de Camille.
Ces gri-gri me porteront chance ou au moins me rappelleront en cas de difficulté, qu’ils pensent à moi, qu’ils me soutiennent, qu’ils sont fiers de moi et que pour eux, je n’ai pas le droit
d’abandonner.
J-1, les enfants sont chez leur grand-mère. Maxence, m’a charrié un peu avant de nous quitter pour masquer son émotivité et peut être
aussi son regret de ne pas venir avec nous. Je pense qu’il a mieux mesuré que Clémence la difficulté de l’épreuve.
J’aurais quand même bien aimé les emmener avec nous pour les retrouver quelques dizaines de mètres avant la ligne d’arrivée et la
passer avec eux. Mais, cela aurait été un week-end un peu long et pénible pour eux et Fabienne aurait probablement du renoncer à la randonnée qu’elle prévoit.
Un dernier contrôle des sacs. Vêtements, matériels obligatoires, pharmacie, ravitaillement, rien ne manque. Normal, j’en suis au moins
à ma troisième vérification.
En route pour le Jura où l’on doit retrouver Richard et Evelyne. Il pleut tout le long de la route. La météo de Chamonix, a annoncé du
beau temps pour le vendredi, jour de la course. J’ai du mal à le croire et je suis un peu inquiet. De toute façon, on verra demain.
Le soir volaille, pâtes et révision de notre « stratégie de course » avant de se coucher tôt pour faire encore un peu de jus
et de provision de sommeil. Ma « stratégie » est simple, voire simpliste. Elle est a été mûrie avec Marco. Partir doucement, très doucement, en calquant ma course sur Brigitte qui à
coup sûr ira au bout. Gérer les ravitaillements et les barrières horaires et essayer de rester avec Marc et Richard, ou au moins, les retrouver à chaque ravitaillement pour repartir ensemble, en
particulier à Courmayeur et à Champex ou il sera tentant et facile d’abandonner.
Je me couche à 22 heures en me disant que la prochaine fois que je m’endormirai, ce sera à Champex. Enfin, c’est ce que
j’espère.
Le réveil sonne. C’est le grand jour. Contrairement à mes craintes, j’ai passé une bonne nuit et n’ai pas déjà fait la course trois ou
quatre fois. Nous avalons un solide petit déjeuner, le genre cauchemar de diététicien, puis nous mettons le cap sur Chamonix.
Il fait beau. Finalement, la météo avait vu juste. Je suis détendu, je plaisante tranquillement avec Fabienne dans la voiture et
chantonne en écoutant la radio. Je suis tout simplement heureux d’y être enfin !
Dans l’autre voiture, le
scénario diffère un peu. A la première pause café, Evelyne nous explique que Richard commence à stresser. Au second arrêt, il est visiblement tendu et quasiment aussi fermé qu’une huître. Il
paraît qu’il est comme ça avant chaque événement important. Pour ma part, je le découvre.
Bellegarde, Annemasse, Salanche, on avance tranquillement jusqu’à ce que l’on aperçoive « Le Massif » et ses sommets
enneigés. D’un seul coup, je reprend conscience de ce que nous allons tenter de faire, et l’estomac se noue.
Les Houches, ce soir nous devrions passer ici en arrivant de là et nous monterons de ce
côté, et bla, et bla, .... Pour oublier l’inquiétude, je parle sans arrêt. Je dois fatiguer Fabienne avec mes commentaires sur le parcours, la route, la course et la météo.
Nous arrivons enfin à Chamonix. On se dirige vers l’UCPA, où nous logerons, et là on nous annonce que la chambre ne pourra pas nous
être donnée avant 17 heures soit seulement 2 heures avant le départ. Ca commence mal ! C’est quoi ce plan ! On avait prévenu que l’on arriverait en fin de matinée. On a besoin de cette
chambre pour se préparer et essayer de dormir un peu avant le départ. Après quelques minutes de négociation, la fille de l’accueil nous arrange gentiment le coup et nous donne le code de notre
chambre, où nous pouvons aller déposer nos bagages.
Au passage, je dis bonjour à Denis, fait une bise à Brigitte, découvre Katell et salut les autres connaissances venues aussi faire la
course, Gégé, Daniel et Dédé un copain de Marco.
Après quelques mots rapidement échangés, nous partons chercher nos dossards. Pour cela nous devons traverser Chamonix. Je n’y suis pas
venu souvent, mais à chaque fois l’impression est la même. Chamonix n’est pas une ville, c’est une ambiance ! Nulle part ailleurs je n’ai ressenti cela. Il n’y a qu’ici que l’on voit les
habituels touristes avec leur appareil photo ou leur caméscope côtoyer des randonneurs avec sac dos et des alpinistes avec casque, piolet et crampons, prêt à attaquer un 4000 ou un glacier,
tandis que sur l’Arve passent des adeptes du raft ou de l’hydrospeed.
Aujourd’hui cette ambiance est encore plus marquée, avec la présence d’une armée de trailers reconnaissables aux divers tee-shirts
« finishers » des autres courses réussies et aux sacs à dos modèles « light ».
Après avoir récupérer nos dossards, nous avalons un plat de pâtes dans une pizzeria puis nous laissons les filles faire un peu de
tourisme et de shopping pendant que nous essayons d’aller dormir un peu avant le départ.
Je reste allongé une heure et demi, mais je n’arrive à vraiment dormir que 10 à 15 minutes. C’est toujours ça, mais cela ne me rassure
pas, car l’une de mes craintes principales sur cette course concerne le sommeil. Je me souviens qu’à la SaintéLyon, où il n’y a qu’une nuit de course, je dormais en marchant. Alors l’enchaînement
de deux nuits blanches m’inquiète fortement, surtout la seconde, même dopé au café et au Guronsan.
Je téléphone une dernière fois aux enfants et à un copain qui m’a laissé un message d’encouragement. Je découvre au passage un SMS
d’un collègue de travail. Je sais que d’autres vont passer leur week-end devant le site internet de la course pour suivre notre progression. Tous ces soutiens me touchent et il faudra m’en souvenir dans les moments difficiles.
Nous finissons avec Richard de préparer nos affaires. Marco et Denis passent dans la chambre, nous comparons le poids de nos sac à
dos. Le mien est un peu plus lourd mais comparable à celui de Richard. On essaie d’alléger, notamment en rognant un peu sur le ravitaillement. C’est vrai que j’en ai certainement trop. Je retire
quelques barres mais conserve les gels. Marc évalue le ravitaillement de Richard et se marre. Il y a de quoi nourrir la moitié du peloton. Il lui fait retirer ce qui lui semble inutile. Richard
accepte, mais dès que Marc tourne le dos, il reprend quelques barres comme un gosse qui pique un chocolat en cachette. Tout le monde rigole et cela détend l’atmosphère.
Nous partons déposer les sacs qui seront envoyés à Courmayeur et à Champex et nous avalons un dernier plat de pâtes offert par
l’organisation. Heureusement qu’il est offert, parce que cette pâté collante serait impossible à vendre.
Un dernier retour à l’UCPA pour nous mettre en tenue, prendre notre matériel de course et tenter, malheureusement sans succès,
d’évacuer aux toilettes l’excédent de pâtes, riz et gâteaux de semoule ingurgité de
puis deux jours, et nous partons pour la ligne de départ et le briefing.
Fabienne et Evelyne nous prennent en photo sur la place centrale de Chamonix. Je m’aperçois que j’ai oublié de mettre mes guêtres. Je
corrige cet oubli et me dirige vers le pointage après avoir embrassé Fabienne une dernière fois. Ma participation à cette épreuve la rend aussi heureuse qu’inquiète et j’essaie encore de la
rassurer en promettant de ne pas aller au delà de mes capacités.
Ca y est, nous sommes derrière la ligne, perdus au milieu d’une foule disparate d’hommes, de femmes, de jeunes, de vieux, de costauds,
de plus malingres, tous unis par un même rêve : passer dans le sens inverse la ligne qui se trouve devant nous.
Certains ont l’air de baroudeurs expérimentés. D’autres ont l’air plus tendres. Mais
tous, ou presque, ont une peur plus ou moins grande qui les tenaille et qu’ils essaient de masquer par des plaisanteries et des fanfaronnades peu
crédibles.
Pendant le briefing, un peu long, on nous rappelle les consignes de sécurité, des conseils pour réussir et on nous donne les dernières
informations météo. La première nuit sera claire et froide, ensuite nous aurons probablement un peu de pluie avant de retrouver le soleil dimanche à Chamonix…si nous y arrivons.
L’émotion me gagne progressivement et quelques larmes coulent en réaction à la pression que font monter les organisateurs jusqu’à
l’envoi de la B.O. du film « Christophe Colomb ». Malgré tout, je réalise qu’elle n’atteint pas ce que j’ai connu au départ des Templiers.
Marco fait tranquillement des photos, mais je sens qu’il est aussi anxieux et ému que Richard, Denis ou moi. Même Katell, qui doit
avoir derrière elle plus de courses que nous quatre réunis, semble avoir les larmes aux yeux.
Richard est devant moi avec un visage et un regard que je ne lui ai jamais vu. Denis n’est pas plus détendu. Il y a lourd de
« non-dits », plus riches que beaucoup de paroles, dans chaque regard échangé. C’est vrai que ce genre de course ou de situation fait ressortir les sentiments et les personnalités que
l’on peut plus facilement masquer au quotidien.
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