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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 19:08

Mes 10 commandements pour finir un « ultra-trail »

 

Très lentement tu partiras et très lentement tu courras.

Régulièrement tu monteras et prudemment tu descendras.

Le chronomètre et la distance tu oublieras, à la seule prochaine étape tu penseras.

Léger tu voyageras, mais seul le superflu tu supprimeras.

A te ravitailler régulièrement, tu t’astreindras.

Les petites blessures, dès leur apparition, tu soigneras.

Rester seul, tu éviteras.

L’environnement, l’organisation et les autres concurrents, tu respecteras.

Jamais, sans une longue réflexion, d'abandonner tu décideras.

A l’approche de l’arrivée, de tes émotions, au maximum tu profiteras.

 

 

 

 

 

 

 

Par Dany de Bussy - Publié dans : Journal 2009/2010
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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 16:31

Il est 2h20. Un dernier mot à Richard et nous repartons un peu en retard sur nos prévisions, avec seulement 1 heure 10 d’avance sur la barrière horaire.

 

Dehors il pleut, et il faut être motivé pour quitter un endroit sec, chaud et éclairé pour aller courir dans la nuit et la pluie. Trois kilomètres de descente ou montée douce puis c’est la terrible montée sur Bovines, 700 m de dénivelé en moins de 4 kilomètres. Déjà en lisant le road-book elle m’avait impressionnée et inquiétée mais la réalité est pire que ce que j’imaginais.  Le chemin n’en est pas vraiment un. Il ressemble plus à un pierrier ou un lit de torrent asséché au cœur d’une forêt. C’est une succession de bloc rocheux à enjamber, rendus glissant pas la pluie. Le parcours est difficile à trouver et le balisage un peu léger. Avec la pluie, la brume et la vapeur de notre respiration qui forme un halo devant la frontale, le risque de s’égarer est réel et il faut être très prudent.

Comme d’habitude, Marc prend la tête. Nous progressons assez lentement, car il faut sans cesse chercher le balisage en balayant la forêt avec la frontale. Une femme et son partenaire, plus rapides, nous rattrapent, puis nous dépassent lorsque nous écartons. Elle prend la tête quelques dizaines de mètres puis hésite sur le chemin à suivre. Nous repassons devant et le même scénario se reproduit quelques mètres plus loin. Finalement ils décident de rester derrière nous, comprenant qu’il n’est pas possible d’aller vite dans cette montée lorsque l’on cherche son chemin.

Marc fatigue un peu et manque tomber une première fois, puis une seconde. Je prends le relais en tête et constate que c’est vraiment épuisant. Il faut en permanence regarder où mettre ses pieds et en même temps lever la tête pour chercher le parcours avec la frontale.

Après 1h20 d’ascension nous arrivons enfin aux fermes de Bovines. Un vrai soulagement !

Boisson chaude, évidemment et aliments sucrés et salés. Je m’assois sans m’apercevoir que je suis à côté d’Isa qui est arrivée avec Gégé depuis quelques minutes. Elle est épuisée. Nous leur avons repris une cinquantaine de minutes en deux heures.

Nous allons faire tous les quatre le chemin jusqu’à Trient et la suite aussi probablement.

Marc ouvre la marche, suivi de Gégé puis Isa et je termine la file. Nous descendons à une allure normale et Isa semble suivre sans problème que ce soit en courant ou en marchant, mais à la première portion un peu montante, j’évalue le problème. Nous prenons 50 mètres de retard sur 100 ou 150 m parcourus. Elle n’arrive plus à relancer. Elle avance mais ne peut pas accélérer.

A chaque faux plat montant le scénario se renouvelle.

Je commence à m’inquiéter. Isa est la copine de Marc et je connais l’histoire de leur abandon l’an dernier à Courmayeur et la promesse qu’ils se sont faits de revenir cette année pour terminer tous les deux.

A Trient, Marco va devoir choisir. Continuer à son rythme et certainement terminer ou rester avec Isa pour l’accompagner moins rapidement, mais en prenant le risque d’être hors délais à l’un des prochains contrôles. Ce choix va être difficile pour lui et je ne veux pas lui en parler pour ne pas lui mettre de pression.

Si Marc décide de rester avec Isa, je serai devant un choix similaire. Rester avec Marc comme nous nous le sommes promis depuis les Chapieux avec le risque d’échouer ou les laisser et continuer seul pour préserver mes chances de réussir.

J’aimerais bien ne pas avoir à choisir, mais si Marc reste avec Isa et Gégé, je continuerai seul. Cela me fera de la peine, mais je suis trop près du but pour prendre le moindre risque. Je ne lui en parlerai que si la question se pose. Pour le moment on continue tous les quatre.

 

Trient, dernier ravitaillement en Suisse. Nous y arrivons aux premières lueurs du jour. Encore une fois nous sommes parfaitement accueillis par les bénévoles qui terminent une nuit de service et doivent être presque aussi épuisés que nous. Peut-être même plus, parce que l’organisation locale a eu l’excellente idée de leur adjoindre le DJ devant animer habituellement  les kermesses et autres comices agricoles du canton. Le charmant garçon, avec la louable intention d’animer les lieux, annonce les noms et numéros de chaque coureur lors de leur arrivée et, entre deux, passe un disque et chante dans le micro dans l’indifférence totale des 15 ou 20 personnes présentes. Durant les dix minutes que nous passons au ravitaillement, il massacre à la fois U2 et nos tympans. Je plains les bénévoles qui ont du subir cela pendant des heures.

Dès notre arrivée Marc annonce à Isa et Gégé qu’après le ravitaillement nous repartirons tous les deux pour finir dans les temps. Je suis soulagé mais je ne pense même pas à le remercier. Pourtant je sais combien cette décision a dû lui être pénible.

Isa et Gégé ne prennent pas le temps de se ravitailler et repartent immédiatement après avoir pointé.

 

Lorsque nous prenons la route à notre tour, il fait jour et nous pouvons ranger la frontale. Il reste une dernière grosse ascension vers les Tseppes puis ce sera la France et une fin de parcours majoritairement descendante jusqu’à Chamonix.

 

Après quelques lacets, nous rattrapons déjà Isa et Gégé. Elle se traîne et fait peine à voir mais je sais que si elle passe cette ascension, le reste étant descendant elle aura toutes ses chances. Je demande à Gégé s’il n’a pas un élastique, une sangle ou une corde dans son sac, en leur expliquant que l’on peut aider Isa à monter jusqu’aux Tseppes. Il n’a rien qui ressemble à cela, et de toute façon Isa refuse toute aide en disant que c’est « sa » course et qu’elle doit y arriver seule. Je reçois une leçon de fierté et de solidité mentale.

 

Nous les quittons. Je suis maintenant devant et impose une cadence assez rapide. Je me retourne de temps à autre pour voir où en est Marco. Il est fatigué, mais tient le rythme.

A mi côte, je ressens une douleur assez forte dans le coude gauche et je ne peux plus appuyer sur mon bâton. Cela ressemble à une tendinite. Je sais que nous sommes dans la dernière grosse montée, mais j’ai encore besoin d’utiliser mes bâtons dans la descente vers Vallorcine et pour les portions de marche restant. Je décide donc de m’économiser et n’utilise plus que mon bâton droit pour prendre appuie et progressivement la douleur diminue.

La montée vers les Tseppes se fait sur un chemin assez carrossable avec une pente régulière. Plus encore que les autres ascensions, celle-ci me semble longue parce que j’ai la sensation que la course sera pratiquement terminée dès qu’elle sera passée. J’oublie un peu vite qu’il reste plus de 20 kilomètres, que la course ne sera terminée qu’en passant la ligne et que d’ici là tout peut encore arriver. Heureusement Marco me rappelle régulièrement de ne pas m’emballer.

 

Comme les autres fois, nous finissons par atteindre le sommet et le ravitaillement qui s’y trouve. Celui de nous deux dont c’est le tour pointe en premier.

Il est 7h40 et le jour est maintenant bien installé. Je réalise que j’ai passé la seconde nuit sans subir la fatigue et l’envie de sommeil que je craignais tant, ni subir les hallucinations que l’on m’avait décrites. La pluie s’est maintenant arrêtée et si la brume se lève on va peut-être finir la boucle sous le soleil.

Pour la première fois depuis le départ j’allume mon téléphone. Je veux annoncer à Fabienne que j’ai passé Champex et la seconde nuit et qu’elle peut m’attendre sur la ligne vers midi ou une heure. Elle s’est couchée tard en espérant que je l’appelle depuis Champex et je la réveille pour lui confirmer ce qu’elle sait déjà, car Richard, arrivé en bus vers 6 heures lui a donné des nouvelles.

Je trouve deux nouveaux messages de soutien envoyés par des copains juste avant le départ alors que mon portable était déjà fermé. Petite attention mais grand plaisir. Je suis heureux et fier d’avoir ces copains.

 

Un dernier café et j’emboîte le pas de Marc pour la descente qui nous mènera à Vallorcine à travers les alpages. La pluie a détrempé le chemin et certains passages ont été transformés en véritables bourbiers par les nombreux coureurs qui nous ont précédés. Tant pis pour nous ! Cela nous apprendra à ne pas être parmi les plus rapides!

J’ai l’impression que Marc va un peu vite et j’ai du mal à le suivre sans trop glisser. Heureusement la douleur de mon coude à presque totalement disparue et je peux prendre appui sur mes bâtons pour me rééquilibrer.

Nous rattrapons et dépassons un ancien du MDS avec qui, naturellement, Marco échange quelques mots. Lui aussi trouve que l’UTMB est plus difficile que le MDS. Il faudra que je réfléchisse à cela après l’arrivée.

Marco me parle de l’adhérence de ses XA PRO et trouve qu’elle n’est pas terrible sur ce type de terrain. Il glisse une première fois, puis une seconde et annonce : « je sens que je ne vais pas tarder à me casser la g. ! ». A peine la phrase terminée, la prophétie était réalisée, puis renouvelée quelques dizaines de mètres plus loin. Pas de casse, pas de bobo, juste un souvenir de plus à ranger dans la boîte, je peux donc rigoler un peu de son malheur ; Pas de zèle, pas de zèle Marco !

Il est difficile de courir dans ces conditions et la descente est donc plus longue que prévue. Il nous faut plus d’une heure trente pour arriver à Vallorcine.

 

Il est encore tôt pour un dimanche et nous ne croisons pas beaucoup de monde dans les rues qui nous conduisent au ravitaillement. Mais les rares lève-tôt sortit promener leur chien ou acheter les croissants nous saluent, nous encouragent et nous félicitent déjà d’une réussite désormais promise.

Avant dernier ravitaillement avant l’arrivée. La prudence n’est plus de mise et je prend ce que j’aime sans me poser de questions sur les conséquences digestives. Au diable la soupe et vive le fromage, le pain, le saucisson et les fruits avec un ou deux cafés pour être sur de ne pas finir le parcours en dormant.

Pendant que nous mangeons, le responsable du contrôle reçoit l’ordre de repousser la barrière horaire de 20 minutes. Une chance de plus pour Isa et Gégé qui se trouvent quelque part entre Trient et ici.

Marc essaie de les appeler sans succès au moment où Gilles arrive. Ce type est incroyable, il était encore avec nous à deux heures et demi à Champex. Il a dormi dans sa voiture puis a parcouru je ne sais combien de kilomètres pour nous retrouver ici au petit matin.

Nous discutons un peu. Je suis heureux d’être là, d’entamer la dernière ligne droite et je commence à savourer ma réussite.

Nous demandons à un contrôleur si les autres sont déjà passés. Il nous renseigne gentiment et apprenons que le « Mega Team » est passé depuis environ 1h20 et Denis depuis plus de 2 heures. Tout va bien pour eux, super !  Bien qu’il n’y ait « pas de course entre nous », j’annonce à Marc que la différence entre Denis et nous à l’arrivée doit être inférieure à 2 heures. Je me sens bien et je suis sûr que c’est possible.

 

Il ne nous reste plus que 7 kilomètres jusqu’à Argentières avec le « petit » col des Montets, puis 9 kilomètres de descente jusqu’à l’arrivée. Enfin, c’est ce que je crois.

C’est presque fini. Nous repartons sûr de nous. Je suis impatient et je veux aller vite. Je ne me rends pas compte qu’il reste plus de distance que la plupart des joggeurs du dimanche ne courent chaque semaine.

Je marche rapidement vers les Montets entraînant Marco dans mon sillage et dans mon optimisme. Nous parlons de ce que nous allons faire comme plaisanterie à l’arrivée, fentes avants ou autre chose, de ce que nous raconterons à nos partenaires d’entraînement de l’ASBF, de ce que nous allons faire après. Je lui confie ma crainte d’avoir une période de grand vide après 8 mois d’excitation et de préparation à cette course. Il va me falloir trouver d’autres motivations, d’autres envies.   

Plus rien ne peut nous empêcher de finir et si l’un de nous deux avait une défaillance, je suis sûr que l’autre l’attendrait, le traînerait ou le porterait. Je n’imagine plus de finir seul. Nous avons fait trop de chemin ensemble pour ne pas avoir le plaisir de partager le bonheur de l’arrivée. Je me souviens des Templiers et j’ai envie de revivre des émotions semblables.

A ce rythme nous atteignons rapidement le col des Montets et la bascule sur le toboggan devant nous conduire à Cham.

 

Nous nous mettons à courir vers Argentières, assez rapidement même pour des types ayant déjà 145 km dans les jambes et nous prenons du plaisir.

Nous longeons la route et les automobilistes nous klaxonnent et nous encouragent d’un signe de la main ou d’un mot crié par la fenêtre. Nous commençons à retrouver l’ambiance que nous avons quittée vers les Contamines 36 heures plus tôt.

Une voiture klaxonne plus fort et plus longtemps que les autres. A son volant, l’étonnant Gilles. Il se gare un peu plus loin et vient nous retrouver pour une nouvelle séance de photos. Il nous suit, nous précède, nous accompagne quelques pas, tout en nous encourageant. Un souvenir de plus dans la musette !

 

Nous traversons Argentières un peu avant 11 heures et les rues sont pleines de badauds faisant leurs courses ou nous regardant faire la notre.

Tous nous applaudissent et provoquent chez moi une certaine fierté d’être « dedans » et pas « autour » comme spectateur !

 

Au contrôle, je ne mange rien. Je n’ai pas faim. Je téléphone à Fabienne.  Elle m’apprend que Denis vient d’arriver.  Que s’est il passé ? Il avait plus de deux heures d’avance sur nous et il ne reste que 9 kilomètres de descente que j’estime pouvoir faire en 1h15. Il aurait donc perdu 45 minutes en si peu de temps. Soit il est mal, soit il s’est arrêté boire l’apéro, mais ce n’est pas son genre, soit il y a piège quelque part !

 

Dernier départ du dernier contrôle ! Au bout de la ligne droite, le bonheur ! Plus qu’une heure quinze, une heure trente maximum.

Nous alternons course et marche en suivant l’Arve. Marc est bien fatigué. J’essaie de trouver une cadence pas trop rapide pour lui mais pas trop lente pour ne pas perdre de temps. Pour la première fois depuis de départ je pense chronomètre. Je sais maintenant que c’est une erreur mais dans l’action et après 40 heures, on est moins rationnel qu’en écrivant tranquillement quelques semaines plus tard.

 

Nous arrivons à un croisement. A gauche un chemin descendant suivant le cours de l’Arve. A droite un chemin montant qui nous en éloigne. C’est celui là qui est balisé. Je ne comprend pas. C’est illogique. Nous le suivons quand même. Il monte, doucement, mais monte. Après chaque passage sdescendant un virage masque une nouvelle montée. Le voilà le piège. Je comprends pourquoi Denis à mis deux heures pour rejoindre Chamonix.

Je marche en tête et dois me modérer pour ne pas distancer Marco qui garde une allure régulière malgré une fatigue de plus en plus visible. Il ne veut plus courir même dans les passages descendants. Il garde ses cartouches pour l’arrivée.

Nous en avons marre et voulons en finir rapidement. Marco estime que nous n’avons pas besoin de cette ultime difficulté, que l’organisation a fait une erreur  et qu’elle gâche la fin de parcours.

De mon côté ma bonne humeur a disparu et les promeneurs que nous croisons et qui nous encouragent sont, au mieux ignorés, au pire envoyés paître, comme celui qui pensant bien faire, nous annonce, comme un autre 10 minutes plus tôt, qu’il ne nous reste plus que deux kilomètres.

Nous croisons de plus en plus de monde, ce qui semble indiquer que nous approchons d’une ville et que cela ne peut être que Chamonix.

Marco croit reconnaître le chemin. Plus que 1500 mètres. Nous sommes maintenant sur la route. Au rond point ce sera à gauche, puis à  droite au feu et enfin 500 mètre de ligne droite jusqu’au dernier virage débouchant sur l’arrivée.

Nous pouvons maintenant courir sans arrière pensée. La longue ligne droite est bordée d’une triple rangée de spectateurs qui nous applaudissent et nous admirent. J’ai l’impression de finir le marathon olympique ou le Tour de France échappé sur les Champs Elysées. C’est énorme, au delà de tout ce que j’ai connu en faisant du sport.

Je ne sais plus si je dois rire ou pleurer. Nous levons les bras, saluons les spectateurs. La ligne droite est longue, mais c’est trop court. Ca va trop vite. J’ai peur rater un peu du plein d’émotions et de souvenirs que je suis en train de me fai re.

Nous prenons le dernier virage. Plus que 50 mètres. Je sais que nous sommes attendus mais je ne reconnais personne dans la foule. Nous avons réussi notre pari. Il nous reste à réaliser notre promesse. Nous nous prenons la main et nous arrêtons à 10 mètres de la ligne, pour faire trois ou quatre fentes avant sous les regards amusés ou surpris.

 

Nous passons la ligne. C’est fini. Je ris, je pleure, je ne sais plus vraiment où j’en suis.

J’entends le commentateur parler de nous, d’un probable pari entre nous. Il me tend le micro pour me demander un mot ! Je ne sais pas quoi dire, je balance la première chose qui me passe dans la tête : « Que du bonheur ! ». Aussitôt, je m’en veux. J’ai été nul. J’aurai dû parler de ceux auxquels maintenant je pense et qui me sont chers.  J’en aperçois enfin. Bien sûr que ce n’est que du bonheur, mais je veux le partager et remercier ceux qui m’ont permis directement ou indirectement de le vivre. Marco bien sûr, mais aussi tous les autres et en premier lieu ma famille. J’embrasse Denis qui est devant moi. Puis je retrouve Fabienne. Elle est tellement heureuse pour moi, fière un peu aussi. Elle a bien sûr les larm es aux yeux.

Je me retourne et je vois Richard derrière la barrière juste avant la ligne. Je vais le voir. On s’embrasse, on pleure tous les deux sans dire un mot. Je sais sa peine et j’ai presque honte de ma joie. Il sera là, l’an prochain. Je le sais déjà. Evelyne pleure également lorsque je vais l’embrasser aussi heureuse pour moi que triste pour Richard.

Brigitte et le « Mega Team », Gilles, les yeux rougis, Katell, Daniel, tout le monde s’embrasse.  Nous nous racontons tous nos premières impressions et nos premiers souvenirs. Nous n’arrivons pas à sortir du sas d’arrivée comme si nous voulions prolonger ce moment, faire durer le plaisir. Comme quand une fête est finie, qu’il faut ranger et qu’on laisse la musique pour avoir l’impression que tout continue un peu.

 


 

Epilogue

 

Un peu plus tard, Isa et Gégé arriveront. Elle aura réussi son pari et Marco sera soulagé et heureux. Le reste, douche, massage, repas, est sans intérêt. Seule compte maintenant la somme de souvenirs accumulés durant ce week-end. Certains sont individuels, d’autres partagés. Certains, souvent les pires, s’effaceront progressivement. Les meilleurs resteront.

Des liens se sont renforcés et de nouvelles envies sont nées. D’autres courses aussi difficiles, d’autres UTMB, restent à faire et seront faits. Ils apporteront leur lot de nouveaux souvenirs et d’émotions qui s’ajouteront mais ne remplaceront pas ceux construits cette année.

 

Après quelques jours, il est temps de faire un premier bilan de cette épreuve. C’est dur, très dur même. Mais finalement, je l’ai bien vécu.

Avoir fait pratiquement tout le parcours avec Marco dans une entente parfaite y est sûrement pour quelque chose. Et puis, je n’ai eu aucune blessure handicapante, pas de souffrance, pas  de coup de fatigue. Je me dis même parfois, et sans forfanterie, que ça a presque été « trop facile », que je n’ai pas flirté avec mes limites et que je n’ai pas eu à chercher des ressources au fond de moi pour finir. Je ne sais donc toujours pas si je serais capable de continuer une épreuve dans la douleur et la difficulté.

A suivre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Par Dany de Bussy - Publié dans : Souvenirs
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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 16:21

Il est midi et nous pointons au départ de Courmayeur avec seulement une heure d’avance sur la barrière horaire. Il va falloir être vigilant pour la suite de la course et gérer les barrières pour ne pas se faire piéger.

En sortant du gymnase, surprise énorme, nous tombons nez à nez sur Gilles arborant son éternel sourire, accentué encore par l’étonnement qu’il doit lire sur nos visages. Ne pouvant s’absenter de son travail, il ne pouvait pas être au départ de la course malgré son immense envie d’y participer. Alors, il a craqué et après le travail et quelques heures de sommeil, il est descendu dans les alpes pour voir et encourager ses potes de Mega et du Marathon des Sables.

Marc a les larmes aux yeux. Gilles prend quelques nouvelles de notre état de forme, fait quelques photos et nous promet de nous retrouver un peu plus loin sur le parcours ; Arnuva probablement, puis Vallorcine ou Argentières demain matin, et Chamonix bien sûr. Au moins un qui est confiant sur notre capacité à terminer.

 

Nous traversons Courmayeur dans un anonymat total et décevant, après la foule de supporters que nous avons connue du côté français. Tout juste si nous ne nous faisons pas écraser en traversant un rond point. Un autre concurrent, qui a fait le Marathon des Sables, s’est joint à nous et nous discutons un peu, surtout Marco. Ca ne sera pas le seul ex-MDS avec lequel Marc échangera quelques mots durant la course. Je découvre que les anciens du MDS forment une véritable confrérie qui se reconnaissent entre eux grâce au Buff, imprimé aux couleurs de cette course, qu’ils portent tous. Ca doit vraiment être une aventure différente pour que de tels liens se créent naturellement. Il faudra y réfléchir, mais plus tard !

 

Après les dernières maisons nous attaquons la montée sur Bertone. Comme d’habitude, facile au début puis se corsant au fur et à mesure de notre avancée. Le chemin passe dans une forêt puis débouche sur des alpages. En divers endroits, il borde des ravines et des pentes assez raides. Je pense à Fabienne qui a le vertige et j’espère pour elle que le retour de sa randonnée vers Courmayeur se fera par un autre chemin plus facile. J’apprendrai plus tard qu’elle a pris le même chemin que nous et que malgré quelques moments d’angoisse, voire de peur, elle est passée quand même. Bravo, elle a du prendre sur elle pour y parvenir. Elle aussi aura fait son UTMB et en gardera un bon souvenir.

 

Environ une heure et demie après notre départ nous découvrons les toits de lauze des premières maisons constituant le refuge Bertone. Il y a pas mal de monde présent, des coureurs, bien sûr, mais aussi des randonneurs. Je regarde si je vois Fabienne pour lui annoncer fièrement que je suis déjà arrivé jusqu’ici et que, tout allant bien, j’ai une quasi certitude d’atteindre au moins Champex, malgré les 40 kilomètres restant pour y parvenir.

Je l’aperçois enfin et je fais des grands gestes avec les bras pour qu’elle me remarque dans la file indienne des concurrents arrivant au refuge. Je suis complètement hilare en la rejoignant et en découvrant sa joie teintée d’incrédulité. Marco arrive à son tour une vingtaine de mètres derrière moi. Nous sommes devenus inséparables.

Je me ravitaille tranquillement en rassurant Fabienne sur mon état de santé. Je ne dois pas avoir le visage marqué car elle me croit facilement et n’est pas inquiète à l’idée de me voir continuer. En revanche, elle me dit que Richard, qui est passé depuis pratiquement une heure, n’avait pas fière allure et qu’elle lui avait même conseillé, sans succès, de se reposer un peu en m’attendant pour que nous continuions ensemble. Nous avons également pour la première fois depuis de départ des nouvelles de Denis. Il est assez loin devant puisque Fabienne l’a croisé avant d’arriver à Bertone. Il allait bien et était confiant. Super, nous sommes contents pour lui et souhaitons que cela continue.

 

Marc, toujours en délicatesse avec ses intestins, revient souriant et ravi d’avoir trouvé des toilettes propres et confortables.

Après quelques photos, dont une devant la banderole « 77 km » qui constitue mon nouveau record de distance, nous devons repartir, un peu à contre cœur en ce qui me concerne, afin de ne pas perdre trop de temps.

Le refuge Bertone n’est pas au sommet et nous démarrons donc directement par une montée de un ou deux kilomètres.

La suite du parcours est constituée d’un chemin, sans trop de dénivelé, suivant une crête et des alpages pendant environ 8 à 9 km. On peut souvent courir ou marcher à bonne allure.

Je constate que lorsque nous courons, mon rythme naturel est légèrement inférieur à celui de Marc et que c’est exactement l’inverse pour la marche. Nous essayons donc de prendre ça en compte laissant le moins rapide de nous deux prendre la tête et imposer la cadence.

De temps en temps, l’un de nous prend un peu trop de vitesse, l’autre le rappelle à l’ordre d’un simple « pas de zèle ». Cette locution, dont je ne sais quand elle a été prononcée pour la première fois sur cette course, est devenue un leitmotiv. Elle sera prononcée tellement de fois jusqu’à Chamonix, que pour Marc et moi, elle sera sûrement associée à l’UTMB pendant de nombreux mois ou même des années.

Nous avons la sensation de progresser rapidement sur cette partie sans réelle difficulté. Cette sensation est confirmée par Marc, lorsque nous rattrapons, puis dépassons un groupe de trois coureurs en rouge,  aux couleurs de leur sponsor Bâtibois. Il m’explique que ce sont des costauds habitués des grosses courses, notamment le MDS, qu’ils courent systématiquement en équipe de trois sans jamais se séparer de plus de 10 mètres.

Nous atteignons Bonati puis poursuivons vers Arnuva. Le temps, couvert depuis Courmayeur, est de plus en plus inquiétant et il devient évident que nous allons prendre la pluie, mais quand ?

 

Arnuva apparaît au fond de la vallée. La descente qui y mène est raide et glissante. Je suis très prudent et ne prend aucun risque. On se fait doubler par un groupe de furieux équilibristes. Ca doit énerver Marco qui du coup place une accélération énorme et fait une fin de descente de folie. Pas de panique, le ravitaillement est en bas, je le retrouverai sans problème, d’autant que nous sommes au 89ème kilomètre et qu’il y a de moins en moins de monde devant les tables.

 

Nous pointons un peu avant 16h30. Nous avons maintenant 2h30 d’avance sur la barrière horaire, mais la moyenne depuis Bertone n’est pas aussi bonne que je l’imaginais sur cette portion relativement roulante. Pratiquement 3 heures pour 12 km, même si l’on décompte 30’ pour les deux ravitaillements, on n’a pas passé le mur du son !

 

Nouvelle soupe, mais celle-là est sympa, plus épaisse et, accompagnée de pain, elle rompt la monotonie des bouillons précédents. Quelques aliments solides, quelques étirements et je suis de nouveau prêt à repartir et à me lancer à l’assaut du grand col Ferret qui nous domine du haut de ses 2500 m.

Gilles est là. Il trouve les mots pour nous rassurer s’il en était besoin en nous disant que nous avons de bonnes « têtes de vainqueurs ».

Il commence à bruiner et nous repartons accompagnés de Gilles. Il court à nos coté sur les  premières pentes du col Ferret pour nous photographier dans l’effort.

 

J’ai laissé Marco prendre la tête et me suis calé dans ses pas. Nous progressons ainsi, comme encordés, sans jamais avoir plus de 3 ou 4 mètres d’écart. Durant la montée du col Ferret, je n’aurai pratiquement vu que ses mollets. A l’un des rares moments où je relève la tête vers le haut, je vois quelques formes verticales posées sur un sommet très loin au dessus de nous. Je me dis que c’est bizarre ces quelques arbres isolés sur un sommet par ailleurs bien dépouillé. Je regarde une seconde fois. « Et merde ! Les arbres ont bougé ». Il faut que je me rende à l’évidence, les arbres sont des coureurs, le sentier ne contourne pas le sommet, mais nous y conduit. Comme les cols précédents, celui-ci sera gravi non-stop à un rythme régulier du début à la fin. Pourtant, ici le chemin est rendu glissant par la pluie, maintenant bien présente, et il n’est pas rare de devoir se rééquilibrer avec les bâtons.

 

De nouveau le sommet, de nouveau la satisfaction de l’avoir atteint et d’avoir maintenant l’une des difficultés majeures de l’épreuve derrière nous.

Depuis Arnuva, nous avons décidé avec Marco de nous amuser à alterner systématiquement celui de nous deux qui pointe en tête au contrôle et de nous attendre pour toujours pointer dans la même seconde. Nous savons que des copains suivent notre course sur internet et cette plaisanterie sera comme un clin d’œil que certains ne manqueront sûrement pas de remarquer.

 

Cette portion nous a pris moins de deux heures et il nous reste à peu près le même temps avant que la nuit ne tombe.

En nous retournant nous pourrions voir, à l’autre bout de la vallée, le col de la Seigne que nous avons franchi 12 heures plus tôt. Mais nous n’y pensons même pas, déjà attirés par la longue partie descendante d’environ 19 kilomètres qui doit nous conduire au pied de la dernière « bosse » précédent le ravitaillement quasiment mythique de Champex, d’où repartir sera pratiquement synonyme de terminer.

 

Toujours pas de problème physique, aucune douleur, même pas un début de crampe, j’en suis presque inquiet. Bientôt 24 heures de course, plus de 90 kilomètres parcourus, je m’attendais à avoir des difficultés et pour l’instant tout se passe bien. J’ai peur que cela arrive brutalement mais définitivement, sans me laisser la possibilité de gérer et de continuer.

La première partie de la descente est raide et glissante jusqu’au delà du ravitaillement de la Peulaz. Ensuite elle devient plus douce et plus facile en nous emmenant à La Fouly, premier vraie ville suisse que nous traversons. Contrairement à l’image que j’avais de la Suisse, les maisons de La Fouly ne sont pas couvertes de bacs à fleurs débordant de géraniums, ni de drapeaux reflétant le nationalisme helvétique. Je devais confondre Valais et Tyrol.

 

Après un ou deux détours étonnant dans la ville, nous arrivons enfin au ravitaillement. Pour moi, La Fouly est un point important. J’ai passé pour la première fois 100 km et plus de 24 heures en course. Petite moyenne mais grands symboles. Pour Marco aussi ces chiffres sont des records. En m’inscrivant à l’UTMB, je m’étais fixé comme premier objectif, passer 100 km, comme second, Champex et comme bonus, finir !

Le premier est atteint, mais cela n’est pas suffisant. Je n’imagine pas abandonner ici. Pourtant, pour la première fois depuis le départ, je commence à en entendre parler autour de moi. Un ou deux concurrents annoncent à leur entourage qu’ils ne repartent pas, curieusement, sans que cela ne m’atteigne le moral.

 

Je prends encore une soupe. Je commence à en avoir marre de la soupe. Il ne faudra pas m’en proposer dans les jours qui suivront la course sous peine de m’énerver.

Les locaux sont un peu exiguës mais l’accueil des bénévoles est toujours aussi chaleureux ce qui compense un peu.

Marco fait une nouvelle pause toilettes ce qui me fait penser que pour moi c’est le blocage le plus complet depuis bientôt 72 heures et que cela pourrait bien me poser prochainement un problème.

 

La nuit est tombée. Nous sortons les frontales et repartons vers Praz de Fort. Nous estimons que nous serons à Champex vers 11h30 ou minuit et que nous y resterons environ 1h30 ou 2h00. Cela devrait bien couper la nuit et il ne restera plus que 4 ou 5 heures de marche avant le lever du jour.

En écrivant ces lignes je constate que je ne me souviens plus vraiment de cette portion du parcours. Elle a donc dû se passer sans difficulté particulière. Nous avons dû avancer l’un derrière l’autre sans « excès de zèle », un peu mécaniquement en alternant course et marche et en discutant un peu pour passer le temps.

Je ne me souviens plus non plus du ravitaillement de Praz de Fort. Dans ma tête le seul point qui compte maintenant c’est Champex. Je sais que j’y serai et que j’en repartirai. Je commence à évoquer de plus en plus souvent l’arrivée avec Marco. Il calme mon enthousiasme en me rappelant qu’il reste encore plus d’un tiers de la course et que tout peut encore arriver, y compris du négatif.

 

La deuxième nuit tant crainte commence par une ultime et courte portion de descente avant la montée vers Champex Le Lac. Ni longue, ni difficile, cette montée n’en est pas moins rendue pénible par l’impatience d’atteindre le repos tant attendu.

Encore une fois c’est Marco qui ouvre la route et donne le tempo. Encore une fois je suis scotché à deux mètres derrière, ma frontale éclairant ses mollets.

Le sentier monte à travers bois. De temps à autre je crois voir dans le faisceau de la frontale, un toit de maison ou d’immeuble. En me rapprochant je suis à chaque fois déçu de constater que ce n’est qu’un arbre. Peu après le début de la montée, deux jeunes nous rejoignent, visiblement  plus rapides que nous. Marc leur propose de les laisser passer, mais ils refusent et se calent derrière nous. Ils feront toute la montée dans nos pas et en haut, ils remercieront Marco pour nous avoir donné une cadence parfaite.

 

Après être sortie du bois face aux premiers immeubles, nous continuons à monter par la route, puis de nouveau un chemin, puis encore la route et toujours pas de lac. Il finit par arriver après encore une petite demi-heure de marche. Il est environ 11h30 un samedi soir d’été et nous traversons une ville quasiment déserte. Les suisses ne sont pas des grands fêtards. Cela ne semble pas être le cas de nos deux jeunes compagnons avec qui nous discutons un peu. Ils sont de St Gervais, n’ont que 22 ans et ne sont pas sportifs. Pas vraiment le profil d’ultra-trailers. Leur présence sur la course est le résultat d’un pari fait un an plus tôt. Le genre de pari que tu ne peux pas prendre à moins de deux grammes. Ils se sont entraînés pendant un an, mais sans se prendre au sérieux et en continuant à faire la « teuf » régulièrement. Nous apprendrons à l’arrivée qu’ils ont terminés, et devant nous en plus. Bluffants les jeunes !  

 

La base vie n’est pas à Champex le Lac mais à Champex d’en bas. Nous ne sommes donc pas encore arrivés, mais la suite est en descente.

Après quelques centaines de mètres, nous nous retrouvons sur une piste au milieu d’un bois. Cette piste nous éloigne de la ville et rien ne permet de croire que nous allons trouver un complexe sportif ou une installation pouvant accueillir une base vie pour une course de deux mille participants.

Nous continuons à avancer et toujours rien. Je commence à avoir des doutes. N’aurait on pas raté le contrôle ? Pire, les balises sont rares et rien ne nous confirme que nous sommes sur le bon chemin. En discutant, nous comprenons que les autres concurrents proches de nous se posent les mêmes questions. Le chemin descend. Si nous nous sommes trompés, il va falloir remonter et ce n’est pas pour me réjouir.

Les doutes deviennent craintes, puis agacement. Juste avant qu’ils deviennent énervement, j’aperçois une forte lumière dans la forêt. Ca ne peut être que le contrôle. Je suis soulagé. Un autre concurrent explique que le ravitaillement est installé dans une base militaire suisse partiellement enterrée, ce qui explique qu’elle soit discrètement implantée au milieu des bois. Je suis un âne. Je me souviens l’avoir lu dans le road-book mais, je l’avais oublié. Je m’en veux, de m’être inquiété pour rien. Je connaissais le road-book sur le bout des doigts jusqu’à Courmayeur. Au delà je l’avais moins retenu, probablement parce que inconsciemment  je ne me croyais pas vraiment capable d’y aller.

 

Nous pointons et prenons nos sacs de rechange puis entrons dans les locaux. Le bâtiment ressemble à un sous marin avec des couloirs longs et étroits et de nombreuses petites salles. Mais un sous marin n’est pas prévu pour recevoir autant de monde et malgré la bonne volonté des bénévoles et le fléchage interne, c’est un « bordel » énorme.

Brigitte est dans le réfectoire. Elle me conseille d’aller voir Richard dans les douches. Il paraît qu’il n’est pas bien du tout et qu’il veut abandonner. Je mets au moins 5 minutes à trouver les douches, qui n’ont de douches que l’accessoire par lequel l’eau s’écoule du haut vers le bas. Le reste ressemble à une porcherie. Le vestiaire pour se déshabiller fait dix mètres carrés et nous y entrons tous avec nos chaussures pleine de la boue du chemin qui nous a conduit ici.

Je retrouve Richard totalement dépité. Il a un problème à un adducteur, ne peut plus lever une jambe et pense donc abandonner ici. Je me souviens des conseils de Marco et propose à Richard de ne pas rendre son dossard tout de suite, d’aller voir les kinés d’abord pour  demander leur avis avant de prendre sa décision définitive. Nous venons d’arriver et il a du temps devant lui pour se reposer et repartir avec nous tranquillement s’il le souhaite. Je ne suis pas persuadé de l’avoir convaincu totalement mais il va aller voir les kinés. Je suis encore confiant et j’espère qu’il va continuer avec Marc et moi. Je suis même assez content à l’idée de finir tous les trois ensembles.

Il est temps de prendre ma douche. Je commence à me dévêtir dans le couloir avant de trouver enfin une place dans le vestiaire. La douche n’est pas chaude, mais est bien agréable quand même. J’enfile des vêtements secs, sauf le corsaire que je conserve pour éviter le collant trop chaud. Les conditions de confort étant nulles, je ne prends pas le temps de me mettre des nouveaux « straps » aux pieds et me contente d’un peu de Nok en me disant qu’il ne restait plus « que » 40 kilomètres. C’est une erreur que j’aurais pu payer au prix fort en attrapant quelques ampoules douloureuses.

Après la douche, le massage. Un bonheur ! Une petite masseuse s’attaque à mes jambes et je me détends complètement. Je la préviens que je risque de m’endormir et qu’elle n’hésite pas à me secouer pour me réveiller. Elle rigole et me dit que c’est pareil pour elle. Cela fait de nombreuses heures qu’elle assouplie les muscles tétanisés des coureurs et si elle s’endort, je dois la réveiller aussi. On discute un peu, et ni elle ni moi ne nous endormons. Elle fait même des miracles et quand je me relève je n’ai pas les jambes plus lourdes qu’après un petit entraînement à la Banque alors qu’elles m’ont portées pendant 117 km et 29 heures.

 

Je me sens tout neuf et je pars manger certain que plus rien ne peut m’empêcher d’atteindre Chamonix. La seule petite inquiétude concerne mes intestins qui, malgré toutes mes tentatives, refusent de se vider. Je n’en suis pas à envier Marco qui doit en être à son deuxième rouleau de PQ, mais il serait bien pour nous deux que les choses soient plus équilibrées.

A table je retrouve Richard et Marc. Pour faire passer mon incontournable plat de pâtes je me lâche et prend une bière suisse. Je comprends pourquoi les suisses sont célèbres pour leurs chocolats ou leurs banques et pas pour leurs bières. Une horrible « bibine », qui doit se situer entre la Valstar de nos grands pères et la Kro de notre période militaire.

 

Richard a vu le kiné. La douleur à l’adducteur n’est pas catastrophique et il serait possible de continuer sans risque d’accident grave. Mais il a d’autres douleurs ailleurs et surtout, il s’est mal ravitaillé et il est complètement cuit. Il nous explique que Brigitte et le Mega Team ne s’arrêtent jamais en dehors des ravitaillements officiels et même là, ils restent le minimum de temps et repartent dès que possible. Richard a besoin de s’alimenter régulièrement, notamment en haut des ascensions, quitte à perdre 1 ou 2 minutes pour avaler un gel. Il pense que ce régime hypocalorique a provoqué une usure prématurée. Il regrette de n’avoir pas décroché pour nous attendre et avancer à notre rythme.

Je l’observe ! Il a effectivement le visage complètement défait, plus aucune couleur à part les cernes bleutées autour des yeux. Il ressemble à un zombie. Je n’avais pas eu cette impression tout à l’heure aux douches, mais là c’est flagrant. Sa décision est prise, il ne repartira pas de Champex, et compte tenu de son état, je n’essaie plus de l’en dissuader. Ce serait inutile et dangereux. Surtout que je me souviens que juste après le départ du ravito, nous aurons une montée avec un terrible pourcentage.

Sa déception est énorme. Moi aussi j’ai les boules pour lui, et pour nous. J’aurais vraiment aimé finir à trois avec Marc et lui.  

Je pense aussi à Denis qui doit être loin devant. Nous n’avons aucune nouvelle depuis son passage à Bertone. J’espère qu’il n’a pas de problème physique. Côté moral, je ne suis pas inquiet, il est indestructible..

 

Gilles est là. Il n’a pas résisté à l’envie de venir à Champex malgré l’heure tardive de notre passage. Il nous dit que Isa et Gégé sont repartis depuis quelques minutes. Isa est très fatiguée. Elle a des problèmes gastriques et ne peut plus s’alimenter.

 

Je termine mon repas, prend mes pilules anti-crampes et deux pastilles de Guronsan pour ne pas dormir et recouvre le tout d’un café de cow-boy, imbuvable mais dans lequel pourrait flotter un fer à cheval.

Je suis gonflé à bloc, persuadé que rien ne peut plus m’arrêter.

Par Dany de Bussy - Publié dans : Souvenirs
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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 15:59

Le départ est enfin donné. Nous commençons à marcher vers la ligne. Nous nous encourageons une dernière fois. Je rappelle à Marc notre promesse de passer la ligne en fentes avants. Je serre la main de Richard en lui disant que si l’on veut aller à la Réunion en 2006, il faut déjà réussir ici. Tous ces mots sont autant pour moi que pour eux, tellement j’ai peur d’échouer.

 

Je passe sous le portique. Je peux enfin courir. D’un seul coup je me sens libéré. Je ne pense plus qu’à deux choses : rester à gauche après le premier virage car Fabienne et Evelyne y sont positionnées pour immortaliser notre passage et aller jusqu’au premier ravitaillement le plus lentement possible en essayant de ne pas perdre de vu Marco, Richard et Brigitte, notre référence vitesse.

 

Je ne vois pas Fabienne ni Evelyne. Je lève et agite les bras pour attirer leur attention. Le problème, c’est que nous sommes plusieurs centaines à faire les mêmes gestes devant la foule des spectateurs. Tant pis pour la photo du départ. La plus importante sera celle de l’arrivée.

 

Nous traversons Chamonix tranquillement. J’aperçois un instant Denis et son maillot orange à quelques mètres devant moi. Marc et Brigitte sont un peu derrière. J’hésite un instant. Je pourrais encore rattraper Denis et courir avec lui. Non, je préfère rester sur mon plan de course initial et attendre Marco.

Tout au long de la route qui nous conduit vers la sortie de Chamonix, la foule nous encourage et nous applaudit.

Nous quittons la route et basculons dans le « trail » en entrant dans un bois qui domine l’Arve. Je cours avec Richard. Au bout d’un moment, nous nous retournons et ne voyons plus Marco et le « Mega Team ». Nous les attendons quelques instants. Pas facile de s’arrêter après 5 ou 6 kilomètres alors que les jambes ne demandent qu’à accélérer.

 

Déjà plus d’une heure de course, le peloton est déjà étiré et nous arrivons aux Houches sous de nouveaux applaudissements. Nous courons sur la route qui monte tranquillement lorsque je rattrape Isa « la suisse » et son sourire. Une petite bise et quelques mots, puis je reprends mon rythme jusqu’au premier ravitaillement. J’ai prévu de ne pas m’arrêter car je crains qu’il y ait trop de monde pour approcher des tables. En fait tout va bien et je peux prendre un verre d’eau et un sucre à la volée avant d’attaquer la première vraie difficulté : le col de Voza et ses 600 mètres de dénivelé. C’est le moment de décrocher les bâtons du sac à dos pour ne plus les ranger avant notre fin de course. Nous sommes encore groupés avec Marc, Richard et les autres. Seul Denis est devant. Nous montons sagement, à l’économie, et prenons même le temps de nous arrêter pour admirer et photographier le couché du soleil sur les sommets enneigés. C’est magnifique, mieux que je ne l’imaginais un an auparavant lors de la première tentative de Marco. Rien que pour cette vision, je suis content d’être là. Mais la route est longue et il ne faut quand même pas s’éterniser. Nous continuons notre progression pendant que la nuit tombe lentement. Au gré des dépassements nous sommes un peu séparés. Marc est à quelques pas devant. Brigitte et le « Mega Team » sont un peu derrière. Richard n’est pas loin non plus mais je ne sais pas si c’est devant ou derrière.

Le jour a vraiment diminué et dans les sous bois il fait très sombre. Heureusement, ces passages sous les arbres alternent avec d’autres à découvert où l’on voit un peu mieux où mettre nos pieds.

Au détour d’un virage, j’aperçois une clarté et entend de la musique à quelques centaines de mètres. Ca doit être le sommet et son point de contrôle. Nous allons pouvoir nous ravitailler et sortir tranquillement la lampe frontale.

Cet arrêt nous permet de nous regrouper avec Richard, Marc et Pascal (un « Mega Boy »). Une soupe, un thé, un peu d’eau et des Tucs pour le sel. Le dernier repas n’est pas loin et je dois me forcer pour manger un peu.

Avec l’altitude et la nuit, la fraîcheur est arrivée. Nous nous couvrons un peu pour attaquer la descente vers les Contamines. J’enfile mon coupe vent et garde la polaire en réserve dans le sac. Je mets également mes mitaines de cycliste et c’est reparti.

L’arrêt a été plus long que prévu et sans regarder mon plan de marche scotché sur un de mes bidons, je sais que j’ai déjà du retard. Mais cela ne m’inquiète pas. Je n’ai fait qu’une vingtaine de kilomètres et il en reste beaucoup.

 

La première descente de nuit se passe plutôt bien. Elle est relativement facile et permet assez rapidement de trottiner. Ensuite ce sera un long passage majoritairement descendant entrecoupé de quelques bosses, à flan de montagne, entre forêt et pâturages. Nous traversons quelques hameaux ou villages et, partout, il y a du monde dehors pour nous encourager malgré l’heure. Le ciel est clair et il fait relativement doux. Parfois j’aperçois des lumières au fond de la vallée. Est-ce déjà les Contamines ? Non c’est encore trop tôt. Et tant mieux car cette portion est vraiment plaisante.

Je suis distancé de quelques dizaines de mètres par mes trois compagnons de route, et régulièrement ils se renseignent sur ma présence en criant mon prénom. Je réponds d’un « Ouais » suffisant pour leur confirmer que je ne suis pas loin.

 

Les kilomètres s’égrainent doucement et l’on se rapproche du Col du Bonhomme dont Marco nous a tant parlé et sur lequel, pendant la préparation de la course, j’ai presque fait une fixation. J’en suis à penser qu’une fois qu’il sera passé, le reste ne sera presque qu’une formalité. Sur le profil du parcours, c’est le plus impressionnant : 1300 mètres de dénivelé et plus de 9 km de montée ininterrompue. Un monstre !

Je commence à y penser de plus en plus et je suis maintenant impatient d’en attaquer les premières pentes.

Au bout de la nuit enfle progressivement un bruit de foule, de cloches, de chocs métalliques : Les Contamines. Nous quittons le chemin pour emprunter une ruelle, une rue, puis la route principale, le tout au milieu d’une foule dense et compacte qui hurle, agite des cloches ou tape sur des casseroles pour faire du bruit. C’est complètement fou. On dirait l’arrivée du Tour à l’Alpe d’Huez. Il est 11h00 du soir et j’ai l’impression que toute la ville est sortie, que personne ne dort. Jamais je n’aurais pu imaginer cela.

 

Au ravitaillement je retrouve mes trois potes. Toujours obsédé par le risque d’aller trop vite, je leur demande s’ils ont vu Brigitte et le « Mega Team », qui étaient repartis devant nous à Voza. Ils me répondent, l’air surpris que je ne m’en sois pas rendu compte, que nous les avons doublés il y a deux ou trois kilomètres. Tout va donc bien, puisque nous calquons notre vitesse sur celle de « la référence ». Encore une soupe, des Tucs, de l’eau, de la banane, le complément de la poche à eau et nous repartons vers La Balme et le Bonhomme.

Je vais enfin voir à quoi il ressemble.

La sortie des Contamines se fait sur une route, puis un chemin en léger faux plat montant. Nous trottinons tranquillement, mais mon rythme est naturellement inférieur à celui de Pascal et Richard. Régulièrement je prends dix ou vingt mètres de retard que je dois combler en accélérant pendant quelques minutes. Marc fait un peu le joint entre nous.

Nous bifurquons dans un nouveau chemin et d’un coup le faux plat se transforme en vraie pente. C’est partie pour neuf kilomètres d’ascension. A nous deux mon Bonhomme !

 

Je prend un rythme de marche soutenu sans être trop rapide et j’avance en prenant soin de regarder où je mets mes pieds pour éviter les pierres roulantes, les passages glissants, les racines et tout ce qui pourrait provoquer une blessure ou une dépense d’énergie superflue.

Je me souviens que dans chaque montée et dans chaque descente je dois me concentrer sur deux phrases d’un copain randonneur : « J’ai appris à randonner en regardant où et comment ceux qui avaient de l’expérience posaient leurs pieds » et « En montagne ceux qui vont le plus loin et le plus vite ne sont pas ceux qui prennent le chemin le plus court » .

Nous avons tous les quatre le même rythme et on se suit comme une caravane dans le désert. Soudain, au milieu du bois, de la musique à fond. Elle provient d’un chalet isolé où une bande de jeunes a branché une sono et préparé au moins un hectolitre de vin chaud. Marc tente le vin. Plus raisonnable, j’opte pour l’eau de source servie par deux jeunettes franchement mignonnes.

Nous continuons à monter. Cela fait déjà un moment que ça dure. Je commence à en avoir marre et nous n’en sommes même pas à la moitié. Je me mets à gamberger, à me demander ce que je suis venu faire là. Je continue à avancer mais l’envie n’y est plus. Je me promets que c’est ma dernière course à pied. Course, c’est exagéré d’ailleurs, c’est plutôt une marche. Je me souviens qu’un ami, entraîneur de mon ancien club de rugby, m’a récemment demandé si je ne voulais pas revenir faire quelques piges. « Je crois que je vais faire ça. Je termine celui là, puis j’arrête les trails, ça fait trop mal. D’ailleurs pourquoi terminer ? J’arrêterai quand je voudrai ! je ne dois rien à personne ! ». Je ne dis rien aux autres, par fierté ou par honte et je continue à avancer en serrant les dents. Je ne suis même pas fatigué, mais j’en ai vraiment marre. « Holà Daniel, tu déconnes ou quoi. Tu viens pour 155 bornes et dans la première vrai difficulté, après moins de 35 kilomètres tu penses à arrêter. Sois sérieux, tu n’as pas fait tout ça pour rien. Et puis, de quoi tu vas avoir l’air devant, ta famille, tes enfants, tes potes et toi même. Tu penses à autre chose, et tu avances et dans quelques temps ça ira sûrement mieux ».

 

Je continue donc, et ça marche ! Le moral reviens. Je me sens mieux, et l’arrivée à la Balme finit de me rassurer. Ravitaillement complet, enfilage d’une polaire sèche et en route vers le sommet sous un magnifique ciel étoilé.

Au cours de cette deuxième partie d’ascension, qui va encore durer une heure et demi ou deux heures, Richard et Pascal nous distancent un peu.  La nuit, dans le faisceau des frontales, toutes les silhouettes se ressemblent et nous les perdons de vue.

Il fait de plus en plus froid, mais cela reste supportable. Sauf pour les doigts qui sont immobilisés autours des bâtons et laissés à l’air libre par les mitaines. Je suis tenté de m’arrêter pour enfiler les gants de soie qui sont  dans mon sac à dos, mais le chemin de plus en plus escarpé et rocheux ne s’y prête pas. Je gênerais la file ininterrompue des grimpeurs qui me suit et je me retrouverais esseulé en perdant Marco. Je me contente donc de bouger les doigts en attendant un meilleur moment.

 

Nous voici enfin au col du Bonhomme où nous pointons auprès de bénévoles qui passent la nuit à plus de 2000 mètres dans le froid et le vent pour que nous puissions faire notre course. Merci messieurs !

 

Je me souviens avoir lu dans le road-book, qu’après le col, le chemin montait encore, avec notamment un passage près d’un tumulus, avant d’atteindre le sommet, à la croix du Bonhomme. Je reprends donc, avec Marco, notre chemin de la Croix. Ca n’en fini pas de monter, dans les pierres et les rochers, et le Tumulus n’apparaît toujours pas. Quelle galère !

A force de progresser, je finis par atteindre le sommet après pratiquement trois heures pour neuf kilomètres. Quelle moyenne !

 

Six kilomètres de descente pour arriver aux Chapieux. Facile !

Erreur ! La descente est raide et piégeuse. Il faut être prudent et il n’est pas facile de courir sur ce terrain à la lumière de la frontale. Marco est plus à l’aise et prend quelques longueurs d’avance. Cela ne m’inquiète pas, je le retrouverai en bas.

Après les pierres du début de la descente, voici un passage d’herbe humide et glissante. Une première glissage contrôlée, une seconde, puis une troisième non contrôlée et c’est la chute. Heureusement, à cet endroit il n’y a pas une seule pierre et les dégâts se limitent à un collant et un coupe-vent  un peu boueux. J’ai eu de la chance de ne pas me faire mal. Disons que c’est un avertissement gratuit pour que je ne prenne pas trop confiance et que je reste concentré.

Au loin, dans la vallée, on aperçoit les lumières des maisons et les phares des voitures. On entant même la musique, mais le chemin est encore long. Cela me rappelle un peu la descente du roc Nantais.

Comme tout à une fin, la descente s’achève et débouche sur le ravitaillement des Chapieux.  Je suis soulagé d’être arrivé. Le Bonhomme est passé, et de manière assez satisfaisante, si l’on excepte un gros coup de blues au premier tiers.

 

Malgré l’heure tardive, il y a encore beaucoup de monde. Amis ou familles d’autres coureurs venus au bout du monde en pleine nuit pour nous applaudir. J’en remercie au passage en rejoignant Marco pour entrer dans le bâtiment de la CCAS où nous retrouvons Richard et Pascal. Je ne prend pas de risque et je reste sur le même menu de base ; soupe, Tucs et eau, auxquels j’ajoute du pain et un petit bout de fromage. Nous dégustons ce festin installés à une grande table autour de laquelle d’autres coureurs osent la charcuterie et le vin rouge. Je suis impressionné mais pas du tout tenté.

Le « Mega Team » arrive à son tour et nous rejoins.

Je profite de cette situation relativement confortable pour remplir la poche à eau avec du Maxim, un bidon  avec de l’ « Adep Poule » et avaler des pastilles Isostar contre les crampes.

Tout ce ravitaillement fini de me remettre d’aplomb et je me sens vraiment bien, sans la moindre fatigue. En revanche j’ai l’impression que Richard n’est pas aussi fringuant. Il me semble même entamé. Interrogé, il m’affirme qu’il n’y a aucun problème. C’est sûrement lui qui a raison.

 

Il est trois heures et demie. Nous sommes partis depuis huit heures et demie et avons parcourus 44 km. C’est mon marathon le plus lent comme me l’indique Marco.

Je décide de ne pas aller me faire masser et de repartir directement après un  dernier thé.

Dans le mouvement et la foule présente, je perds de vue Richard et Pascal qui partent quelques minutes devant nous.

Nous nous mettons à notre tour en route avec Marc et sa copine Isa, laissant le reste du « Mega Team » finir de se préparer et partir à leur tour.

 

 

A partir des Chapieux, le parcours emprunte une longue route pratiquement droite qui suit la vallée en montant légèrement (250m de dénivelé en 5 km). Au bout ce sera le col de la Seigne, frontière naturelle avec l’Italie.

Nous alternons quelques courtes séquences de courses avec de longs passages de marche. La monotonie de ces moments, renforcée par le bruit régulier des bâtons sur le bitume, me font sombrer. Je commence à m’endormir en marchant. J’en suis conscient mais, rien à faire, je n’arrive pas à lutter. J’ai envie de dormir et je rêve de m’allonger ou de m’asseoir quelques minutes pour le faire. Tout en continuant à avancer, je laisse mes yeux se fermer quelques secondes, pendant lesquelles je pars un peu en travers. Je me réveille en touchant la végétation qui borde la route. Quand j’ouvre les yeux, je vois des choses étranges. Les nuages, les herbes et les rochers ont des formes humaines puis redeviennent peu à peu normaux.

La sensation n’est pas désagréable, mais franchement inquiétante. La route est bordée d’herbe et de cailloux et nous ne sommes que la première nuit. Qu’en sera-t-il la nuit prochaine sur un chemin escarpé bordant une ravine ou une pente raide de quelques dizaines de mètres ?

Dès que l’on court, je retrouve un comportement normal. Mais il n’est pas envisageable de courir tous le temps.

 

Nous finissons par arriver au bout de la route. Isa a décroché de quelques dizaines de mètres. Après un passage sur une passerelle au dessus d’un torrent, nous attaquons les premiers lacets du col. A partir de là, comme par miracle, je me réveille complètement et prend une cadence de marche assez élevée. Je me rends compte que je distance Marco. Je décide toutefois de continuer à mon rythme pour profiter de ma bonne forme. Je l’attendrai plus haut, ou il me rejoindra naturellement si je commence à faiblir.

 

Cette ascension est longue, très longue même, mais le chemin n’est pas très difficile et j’avance sans difficulté. Je peux même regarder le spectacle de la voûte étoilée grâce à un ciel  clair. Je vois une première étoile filante, puis un peu plus tard une seconde, puis une troisième. Cette fois, bien que je ne sois pas superstitieux, je fais quand même un vœu, totalement égoïste, mais de circonstance où il est question de Chamonix et de portique d’arrivée.

Chaque fois que je me retourne, je peux découvrir un serpent de lumières, long de plusieurs kilomètres. Je me dis que je préfère être où je suis que où ils sont encore.

 

Régulièrement, je crois apercevoir quelque chose qui ressemble à un col, et régulièrement, une fois atteint, j’en aperçois un nouveau un peu plus haut. Enfin, vers 6h30, je vois une tente gonflable éclairée par des projecteurs. Cette fois c’est la bonne. Je suis au sommet.

Derrière moi, la France dans la nuit, et face à moi, l’Italie dans le jour naissant. L’image est magnifique.

Je pointe, prend un gel, bois un coup et décide de profiter de mon avance pour attendre Marco et le prendre en photo face au jour levant. Après quelques minutes, il arrive. Je shoote et dans le viseur je découvre un visage de zombie avec les yeux cireux et les traits tirés. Interrogé sur son état, Marc me répond que rien ne va, qu’il a un coup de barre et surtout des problèmes digestifs. Il lui faut trouver un coin tranquille pour libérer ses intestins récalcitrants avant un drame.

Je suis partagé entre pitié et hilarité. L’endroit et le moment sont mal choisis. Pas un arbre, pas un buisson ni même des rochers et il fait maintenant grand jour.

Il doit faire 100 ou 150 mètres pour trouver un vallon et avoir un peu d’intimité.

Je l’attends au début de la descente. C’est long et avec l’immobilité je commence à avoir froid. Qu’est ce qu’il fabrique ?. J’espère qu’il n’a pas de problème. Isa passe et prend des nouvelles. Je lui dis que tout va bien mais je commence à m’inquiéter un peu. Enfin, je vois le crâne rasé réapparaître. Marc me rejoint et, le temps qu’il se refasse une santé, nous optons pour une descente tranquille vers le refuge Elisabetta. La première partie est un peu raide, mais rapidement le chemin devient facile et nous pouvons trottiner un peu. Je sens que Marc n’est pas bien. Il n’allonge pas les séquences de course et revient rapidement à une marche de récupération.

Nous atteignons Elisabetta avec trois heures d’avance sur la barrière horaire. Ce n’est pas une marge énorme mais c’est suffisant pour repartir sereinement.

J’avale une nouvelle soupe et un peu de solide en regardant les pompiers italiens évacuer un ou deux abandons. Ca doit être dur de renoncer si tôt.

Nous ne sommes plus que tous les deux. Richard, Pascal et Isa sont devant. Nous ne savons pas où sont Brigitte, Gégé et Dédé, derrière ou devant ?  Nous décidons de ne plus nous lâcher et d’atteindre Courmayeur ensemble. Là, on verra si l’on retrouve les autres pour continuer tous ensemble.

 

Nous continuons à descendre jusqu’au fond de la vallée où une piste plate et droite longe le lac Combal, qui ressemble en réalité, plus à un marécage qu’à un lac.

On peut de nouveau courir un peu, mais pas trop vite. Je ne suis pas pressé d’atteindre la montée vers le Mont Favre que Marc nous a décrite comme terrible et où, l’an dernier, il a pris la décision d’abandonner.

Nous finissons quand même par y parvenir. Je laisse Marc ouvrir la marche, je me cale dans ses baskets et c’est parti pour une nouvelle heure d’ascension et un quatrième col.

Finalement, ça se monte bien. On voit régulièrement des formes humaines sur un point plus élevé que le notre. Je m’oblige à ne relever la tête que lorsque j’ai atteint ce point. Et comme cela, de proche en proche, nous atteignons le sommet sans difficulté.

 

Reste une longue descente de 9 kilomètres et ce sera Courmayeur. Je me sens vraiment bien. Pas de douleur, pas de crampe ni de fatigue. Je sais dès maintenant que je repartirai de Courmayeur pour la seconde moitié de la boucle.

La descente est une alternance de moments agréables lorsque l’on peut courir en croisant des randonneurs ou des marmottes, et de moments plus pénibles lorsque l’impatience d’arriver est trop forte.

Nous suivons les pistes de ski puis nous plongeons sur Courmayeur à travers bois sur un sentier en lacets, pour arriver enfin au gymnase où est installée la base vie.

 

Les locaux et l’organisation à Courmayeur sont au top. Je trouve rapidement mon sac contenant des vêtements propres et secs et me dirige vers la douche où Marc me rejoindra après un indispensable passage par les toilettes. Je retrouve Dédé, Gégé et Pascal arrivés une demi-heure avant nous avec Brigitte. Ils ont dû nous doubler dans la Seigne sans que l’on s’en aperçoive. Richard qui était un peu devant est déjà au massage.

Prendre une douche et enfiler des vêtements secs après pratiquement 12 heures à mariner dans sa sueur est un bonheur simple mais réel. Je file ensuite à la salle de massage où je dois patienter un bon moment pour prendre mon tour.

Lorsque nous allons manger, ça fait déjà presque une heure et demie que nous sommes arrivés. Nous prenons ce qui ressemble à une barquette de lasagnes décongelées et nous allons nous asseoir accompagnés d’Evelyne qui, ne pouvant faire la  randonnée accompagnateurs avec Fabienne, était venu nous encourager à Courmayeur.

J’apprends que Richard est reparti depuis un bon moment avec Brigitte, Pascal et les autres. Nous sommes donc les derniers avec Marc. Les choses sont maintenant claires dans nos esprits ! Nous repartons ensemble et finirons ensemble. Pas question de nous séparer. Notre rythme sera celui du plus lent. A partir de maintenant c’est course d’équipe !

 

Evelyne a trouvé que Richard était bien et pas usé. Tant mieux, il a donc sûrement récupéré depuis les Chapieux où il m’avait semblé fatigué. Elle me confirme que Fabienne a bien  pris le départ de la randonnée. Encore une bonne nouvelle, je devrais donc la retrouver vers le refuge Bertone.

Je remplis ma poche à eau et mes bidons. J’ai consommé si peu de gels et de barres que je n’ai même pas à renouveler mon stock. Marco avait raison, je me suis trop chargé de nourriture, mais j’ai toujours peur de manquer.

Par Dany de Bussy - Publié dans : Souvenirs
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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /Nov /2009 17:03

 

 

 

Préambule,

 

Ce texte est le récit de mon UTMB. C’est un ensemble de souvenirs, de sensations et d’émotions qui me restent de cette course et de sa préparation.

Tout ce qui est écrit est bien sûr personnel, mais certaines choses le sont plus que d’autres. Mais même si ce texte doit être lu par des « étrangers » il me semblait inconcevable qu’elles n’y figurent pas, car pour moi, une épreuve comme l’UTMB n’a rien à voir avec un 10 km ou un semi-marathon ou seule la performance sportive compte. Ce que je recherche dans ces courses « ultra » ce sont d’abord des émotions, des sentiments et du partage. Autant de choses que l’on trouve plus souvent dans les sports collectifs que dans la course à pieds.

Enfin, je suis un peu informaticien, un peu coureur à pied mais pas du tout écrivain. Le style, la construction du texte ou la syntaxe sont donc approximatifs. Ils ont surtout été guidés par la manière dont ma mémoire me rapportait toutes les images de la course au fur et à mesure que j’avançais dans l’écriture.

 

 

 


Mon UTMB : Jusqu’au bout d’un rêve !

 

Vendredi 2 septembre, l’euphorie commence à retomber. Les jambes ont un peu dégonflé, la tête aussi, enfin j’espère. Il est temps, avant que la mémoire ait fait sa sélection naturelle en supprimant les moments difficiles ou les moins marquants, de traduire sur le papier les impressions, souvenirs et sensations de mon « Ultra Trail du Tour du Mont-Blanc » 2005.

 

Ne parler que du week-end et de la course serait faire abstraction des mois précédents qui pourtant en font partie intégrante.

 

Pour moi, tout a commencé en août 2004, lors de la deuxième édition de l’UTMB à laquelle participait Marco. Inscrit tardivement, sans préparation spécifique en surfant sur la réussite de son premier Marathon des Sables, il nous avait présenté cette course encore peu connue : Le tour du Mont-Blanc sans étape, 155 km, 8500m de dénivelé positif. Je n’arrivais pas à imaginer. Le Sparnatrail, ma plus grosse course à l’époque, était à des années lumières de ce qui me semblait être un délire réservé à une poignée de psychopathes à la recherche de l’effort ultime. J’étais à ce moment en train de préparer les Templiers, qui représentait à mes yeux mon  sommet en course à pied.

Je regardais donc Marco d’un air mi-admiratif, mi-narquois et claironnait, sincèrement d’ailleurs : « Ce genre d’épreuve, ce n’est pas pour moi ! Jamais ».

 

Le week-end de la course, nous partions, Fabienne et moi, à Venise. Bien que mon esprit était surtout branché sur cette petite escapade amoureuse, je ne pouvais pas m’empêcher de penser par moment à cette bande de fous furieux qui était partie pour deux nuits en montagne produire 35 à 45 heures d’efforts.

L’avion qui nous menait vers la lagune, passait au dessus du massif du Mont-Blanc le samedi vers 8h30. Par le hublot la vue était magnifique. Le ciel était d’un bleu exceptionnel. Le soleil brillait et éclairait les sommets enneigés et les glaciers. Durant quelques instants, je les enviais de courir, par ce temps, au milieu d’un paysage aussi grandiose. A ce moment, je pense qu’inconsciemment je franchissais mon premier pas vers l’inscription à l’édition 2005.

 

Novembre, nous venons de terminer les « Templiers » dans d’excellentes conditions ; cinq partants, cinq « finishers » et une ambiance inoubliable durant tout le week-end. La tête encore pleine de souvenirs, je suis euphorique et j’ai la sensation que rien n’est impossible. Je recherche une nouvelle aventure capable de me motiver plusieurs mois et de me faire revivre les émotions intenses que j’ai connues au départ et à l’arrivée de cette course.

Marco nous apporte le DVD de l’UTMB 2004. Nous y découvrons des visages radieux sans impression de souffrance surhumaine contrairement à la vidéo du Marathon des Sables visionnée quelques jours plus tôt, mais surtout, une ambiance et des paysages fabuleux. C’est le coup de grâce, le shoot d’adrénaline.

Je sais que Marco, qui a du abandonner à mi-parcours, sera au départ en 2005. Après quelques discussions autour de la machine à café ou lors de dîners avec Richard, et sans trop réfléchir à ce que cela représente, ma décision est prise. Je serai à Chamonix le dernier week-end d’août 2005.

 

Les inscriptions sont envoyées vers Noël et commence alors une longue période de rêves, d’inquiétudes et surtout de préparation, physique d’abord, puis progressivement, psychologique et « stratégique ».

 

Au programme des huit mois à venir, travail foncier d’endurance et de résistance, renforcement musculaire et courses de préparation pour vérifier les effets de tout ce travail. Ajoutons y une perte de poids souhaitée d’environ 6 kg, pour limiter les efforts en montée et les traumatismes en descente, et il est facile d’imaginer que ça va sentir la sueur dans les vestiaires et les légumes verts dans la cuisine.

Le réveillon de la St Sylvestre, sera la dernière occasion de boire l’apéritif avec Richard. Après, jusqu’à l’arrivée à Chamonix, ce sera eau claire agrémentée occasionnellement, d’une bière ou d’un verre de vin.

 

Pas question de détailler ici les séances de VMA, seuil, côtes ou fractionné, mais elles peuvent se résumer en deux chiffres : environ 1600 km parcourus et 250 heures d’entraînements. En revanche, il est impossible de passer sous silence les séances de cardio-muscul et de plyométrie « à la Marco », tant elles marquèrent ma préparation UTMB. Jamais, auparavant nous n’avions fait ce type d’exercice et seule, la perspective du dénivelé impressionnant qui nous attendait, pouvait nous permettre de les supporter. Régulièrement les séries de chaise américaine, d’escaliers, de gainage, d’éducatifs divers et surtout de fentes avants, le tout enchaîné avec quelques sprints de folie, tétanisaient les cuisses et engendraient torpeur et réduction de l’activité professionnelle durant les heures qui suivaient.

C’était suffisamment pénible pour que pendant l’une de ces séances, je lance en serrant les dents : « p. Marco, je te promet que si j’arrive à Chamonix, je passe la ligne en fentes avants ». Vœux pieux prononcé sur un coup de colère ou plaisanterie pour faire rire les copains et aider à supporter l’effort ? On verra à Cham. !

 

Les semaines s’écoulent au rythme des entraînements et des courses. Paris-Mantes, le trail de Vulcain et deux semi-marathon sont enchaînés en deux mois sans problème et sans blessure avec en prime une amélioration du chrono sur semi. Le moral est au beau fixe et même l’abandon sur le trail de la vallée de Chevreuse ne l’entame pas vraiment. S’il doit n’y avoir qu’un abandon sur la saison, je préfère que ce soit ici qu’à Chamonix. Il faudra quand même que j’apprenne à gérer les crampes et à ne pas abandonner trop rapidement sans réfléchir suffisamment.

 

A la Banque, les groupes à l’entraînement commencent à se scinder vraiment et les UTMBistes sont de plus en plus souvent entre eux pour des séances dures. Il me semble que seul Pascal pourrait et aimerait être avec nous, s’il n’était pas diminué par une blessure persistante.

 

Les sorties avec Richard, au club ou le week-end, me permettent de constater que, même si j’ai un peu comblé l’écart  qui nous séparait, il reste régulièrement devant, toujours aussi facile dans les côtes et difficile à faire craquer. Parfois, il donne l’impression de souffrir, d’être à bout, mais il ne lâche rien, s’accroche et finit par passer, indestructible ! Dans ces moments là j’ai des doutes sur ma capacité à le suivre à l’UTMB et je suis certain que si un seul de nous deux dois passer la ligne, ce sera lui.

 

Avec l’arrivée de l’été, les entraînements se durcissent et se spécialisent encore un peu plus, avec davantage de côtes et de plyométrie ajouter à quelques sorties « spéciales » à Farmoutiers.

 

Début juillet, Marco puis Denis partent en vacances et Richard,  blessé au marathon de Chamonix est interdit de course pour 3 ou 4 semaines. Je dois courir plus souvent seul. Même lorsque Pascal et les autres participent, je me force à en faire plus qu’eux sous un soleil plus propice à la sieste qu’à l’effort. Mais l’échéance approche et je ne veux pas avoir de regrets sur ma préparation si je dois être amené à renoncer en course.

L’accroissement de la charge d’entraînement et la proximité de la date fatidique amènent la peur de la blessure ; tendinite, contracture ou, plus bêtement, entorse, remettrait en cause la fin de la préparation et peut être la participation à la course. Je commence à faire attention aux éventuels signes annonciateurs qui, par chance, restent absents.

 

Le retour de Denis et Marc s’accompagne d’une nouvelle montée de la pression avec deux ou trois séances énormes en salle où nous suons tout notre corps en enchaînant à fond, stepper, elipter et tapis et une sortie à Fontainebleau, sans Richard toujours blessé, qui restera dans les mémoires ; Une nuit à belle étoile entre 2 heures de course le soir et 3 heures supplémentaires dès l’aube suivante.

 

Juillet est également le moment de commencer à préparer une première liste du matériel et des vêtements à emmener. Aucun problème sauf l’indisponibilité des chaussures de trail commandées quelques semaines plus tôt. Il faut rapidement trouver un autre modèle pour pouvoir le tester pendant les vacances. Cette difficulté apparemment anodine, me « prend la tête » pendant quelques jours, ce qui est révélateur de la montée de la pression et de l’anxiété face à l’énormité de cette course.

 

Enfin, le mois d’août et les vacances sont là. Pour me mettre en condition, nous partons … en haute-savoie (merci à ma famille) face au Mont-Blanc. Chaque jour, sous mes yeux, ce bloc énorme va me narguer, m’inquiéter mais aussi me motiver.

Deux semaines à la montagne à moins d’un mois de la course, je ne pouvais pas rêver de meilleures conditions pour finaliser ma préparation en pratiquant, deux jours sur trois, la rando-course avec les bâtons et le sac à dos.

Par chance, mais est-ce vraiment de la chance, Richard qui va mieux, est en vacances à 20 km de là durant la même période.

Nous en profitons donc pour faire ensemble deux grosses sorties sur 5 à 6 heures avec pas mal de dénivelé.

 

Je suis content et rassuré par tous ces entraînements. Je peux courir ou marcher rapidement en côte. J’apprends à utiliser les bâtons dans les descentes pour aller assez vite en sécurité et en limitant les chocs sur les cuisses et les articulations.

Surtout, je prends du plaisir à courir seul dans la montagne, au soleil ou dans la brume, et je rêve du départ de Chamonix et de la montée du Bonhomme.

Pendant ces deux semaines, pas un jour, pas une heure sans que je ne pense à la course. Je lis et relis le road-book. Je prépare la liste détaillée de tout ce que je mettrai dans les divers sacs. Je regarde les cartes locales pour m’imprégner de ce massif qu’il faudra conquérir. Je cours UTMB, je parle UTMB, je mange UTMB, je dors UTMB, je vis UTMB. Je saoule ma famille avec ma préparation, mes craintes, mes certitudes, mon matériel, mes objectifs, etc…

Ils subissent patiemment et ne me font aucun reproche. Fabienne me propose même d’aller à Chamonix ou ailleurs sur le parcours pour voir ce qui m’attend.

Après un refus de principe, je profite d’une excursion pour faire un détour par les Chapieux. C’est un choc. Le  paysage est magnifique, grandiose même. Je suis dans une vallée fermée à un bout par le col du bonhomme qui me domine de toute sa hauteur et le col de la Seigne à l’autre bout qui barre le paysage comme un mur. Je comprend que les montagnes que je parcours à l’entraînement ne sont pas les mêmes que celles que j’aurai en course. Elles seront plus hautes, plus raides, plus rocheuses, PLUS TOUT. Et de nouveau je suis inquiet.

Les deux ou trois dernières semaines avant la course ne sont qu’oscillations entre certitudes et doutes, assurances et inquiétudes, espoirs et découragements.

 

Vivement que j’y sois et que les questions disparaissent au profit de l’action.

 

Fin des vacances et retour au boulot pour quelques jours avant la grande aventure. Moins de deux semaines avant le départ. J’apprend que Denis est blessé. Hernie discale provoquant une sciatique. Cela semble sérieux. Nous espérons tous que cela va tenir et qu’il pourra courir dans de bonnes conditions.

Je me sens physiquement prêt et affûté. Je suis descendu à 78 kg comme je le souhaitais, et d’après les commentaires des copains, cela doit se voir. A l’entraînement, plus question de forcer et de prendre le moindre risque. Faire du jus, dormir et juste faire tourner les jambes tranquillement en courant ou en faisant du vélo. A chaque sortie, j’ai l’impression d’avoir mal quelque part ; tendon d’Achille, mollet ou genou sont autant de sources d’inquiétudes probablement sans aucune autre raison que psychologique.

 

Je prépare mes sacs et tout mon matériel. Rien n’est laissé au hasard, alimentation, vêtements, lampes, piles, lecteur MP3 avec compilation de rocks pour les moments de solitude nocturne, médicaments, pilules miracles diverses, plan du parcours et tableau de marche collés sur les bidons, etc… On croirait que je pars pour un raid d’une semaine dans le désert en totale autosuffisance.

J’envoie le détail du contenu de mes sacs à Denis et Marc. Je me fais évidemment chambrer sur la quantité de nourriture, de pastilles et autres médicaments embarqués. C’est vrai que prévoir un gel ou une barre toutes les heures pour une durée estimée de 41 heures, plus quelques uns pour la sécurité, ça fait lourd.

Denis m’annonce qu’il n’envisage que 2 gels et 1 barre au départ, autant à Courmayeur et à Champex. Je crois rêver. C’est n’importe quoi. Il s’imagine qu’il part pour un marathon ou il est inconscient ? Oui, mais si c’était lui qui avait raison ? Ca y est, je doute encore ! Non, je reste sur ce que j’ai prévu. Chacun sa course et sa méthode et je ne veux pas avoir le moindre regret.

Clémence me fait trois badges avec sa photo et celles de Fabienne et Maxence. Je les accroche sur mon sac avec la Touline de Camille. Ces gri-gri me porteront chance ou au moins me rappelleront en cas de difficulté, qu’ils pensent à moi, qu’ils me soutiennent, qu’ils sont fiers de moi et que pour eux, je n’ai pas le droit d’abandonner.

 

J-1, les enfants sont chez leur grand-mère. Maxence, m’a charrié un peu avant de nous quitter pour masquer son émotivité et peut être aussi son regret de ne pas venir avec nous. Je pense qu’il a mieux mesuré que Clémence la difficulté de l’épreuve.

J’aurais quand même bien aimé les emmener avec nous pour les retrouver quelques dizaines de mètres avant la ligne d’arrivée et la passer avec eux. Mais, cela aurait été un week-end un peu long et pénible pour eux et Fabienne aurait probablement du renoncer à la randonnée qu’elle prévoit.

 

Un dernier contrôle des sacs. Vêtements, matériels obligatoires, pharmacie, ravitaillement, rien ne manque. Normal, j’en suis au moins à ma troisième vérification.

 

En route pour le Jura où l’on doit retrouver Richard et Evelyne. Il pleut tout le long de la route. La météo de Chamonix, a annoncé du beau temps pour le vendredi, jour de la course. J’ai du mal à le croire et je suis un peu inquiet. De toute façon, on verra demain.

 

Le soir volaille, pâtes et révision de notre « stratégie de course » avant de se coucher tôt pour faire encore un peu de jus et de provision de sommeil. Ma « stratégie » est simple, voire simpliste. Elle est a été mûrie avec Marco. Partir doucement, très doucement, en calquant ma course sur Brigitte qui à coup sûr ira au bout. Gérer les ravitaillements et les barrières horaires et essayer de rester avec Marc et Richard, ou au moins, les retrouver à chaque ravitaillement pour repartir ensemble, en particulier à Courmayeur et à Champex ou il sera tentant et facile d’abandonner.

 

Je me couche à 22 heures en me disant que la prochaine fois que je m’endormirai, ce sera à Champex. Enfin, c’est ce que j’espère.

 

Le réveil sonne. C’est le grand jour. Contrairement à mes craintes, j’ai passé une bonne nuit et n’ai pas déjà fait la course trois ou quatre fois. Nous avalons un solide petit déjeuner, le genre cauchemar de diététicien, puis nous mettons le cap sur Chamonix.

 

Il fait beau. Finalement, la météo avait vu juste. Je suis détendu, je plaisante tranquillement avec Fabienne dans la voiture et chantonne en écoutant la radio. Je suis tout simplement heureux d’y être enfin !

Dans l’autre voiture, le scénario diffère un peu. A la première pause café, Evelyne nous explique que Richard commence à stresser. Au second arrêt, il est visiblement tendu et quasiment aussi fermé qu’une huître. Il paraît qu’il est comme ça avant chaque événement important. Pour ma part, je le découvre.

Bellegarde, Annemasse, Salanche, on avance tranquillement jusqu’à ce que l’on aperçoive « Le Massif » et ses sommets enneigés. D’un seul coup, je reprend conscience de ce que nous allons tenter de faire, et l’estomac se noue.

Les Houches,  ce soir nous devrions passer ici en arrivant de là et nous monterons de ce côté, et bla, et bla, .... Pour oublier l’inquiétude, je parle sans arrêt. Je dois fatiguer Fabienne avec mes commentaires sur le parcours, la route, la course et la météo.

Nous arrivons enfin à Chamonix. On se dirige vers l’UCPA, où nous logerons, et là on nous annonce que la chambre ne pourra pas nous être donnée avant 17 heures soit seulement 2 heures avant le départ. Ca commence mal ! C’est quoi ce plan ! On avait prévenu que l’on arriverait en fin de matinée. On a besoin de cette chambre pour se préparer et essayer de dormir un peu avant le départ. Après quelques minutes de négociation, la fille de l’accueil nous arrange gentiment le coup et nous donne le code de notre chambre, où nous pouvons aller déposer nos bagages.

Au passage, je dis bonjour à Denis, fait une bise à Brigitte, découvre Katell et salut les autres connaissances venues aussi faire la course, Gégé, Daniel et Dédé un copain de Marco.

Après quelques mots rapidement échangés, nous partons chercher nos dossards. Pour cela nous devons traverser Chamonix. Je n’y suis pas venu souvent, mais à chaque fois l’impression est la même. Chamonix n’est pas une ville, c’est une ambiance ! Nulle part ailleurs je n’ai ressenti cela. Il n’y a qu’ici que l’on voit les habituels touristes avec leur appareil photo ou leur caméscope côtoyer des randonneurs avec sac dos et des alpinistes avec casque, piolet et crampons, prêt à attaquer un 4000 ou un glacier, tandis que sur l’Arve passent des adeptes du  raft ou de l’hydrospeed.

Aujourd’hui cette ambiance est encore plus marquée, avec la présence d’une armée de trailers reconnaissables aux divers tee-shirts « finishers » des autres courses réussies et aux sacs à dos modèles « light ».

 

Après avoir récupérer nos dossards, nous avalons un plat de pâtes dans une pizzeria puis nous laissons les filles faire un peu de tourisme et de shopping pendant que nous essayons d’aller dormir un peu avant le départ.

 

Je reste allongé une heure et demi, mais je n’arrive à vraiment dormir que 10 à 15 minutes. C’est toujours ça, mais cela ne me rassure pas, car l’une de mes craintes principales sur cette course concerne le sommeil. Je me souviens qu’à la SaintéLyon, où il n’y a qu’une nuit de course, je dormais en marchant. Alors l’enchaînement de deux nuits blanches m’inquiète fortement, surtout la seconde, même dopé au café et au Guronsan.

 

Je téléphone une dernière fois aux enfants et à un copain qui m’a laissé un message d’encouragement. Je découvre au passage un SMS d’un collègue de travail. Je sais que d’autres vont passer leur week-end devant le site internet de la course pour suivre notre progression. Tous ces soutiens  me touchent et il faudra m’en souvenir dans les moments difficiles.

 

Nous finissons avec Richard de préparer nos affaires. Marco et Denis passent dans la chambre, nous comparons le poids de nos sac à dos. Le mien est un peu plus lourd mais comparable à celui de Richard. On essaie d’alléger, notamment en rognant un peu sur le ravitaillement. C’est vrai que j’en ai certainement trop. Je retire quelques barres mais conserve les gels. Marc évalue le ravitaillement de Richard et se marre. Il y a de quoi nourrir la moitié du peloton. Il lui fait retirer ce qui lui semble inutile. Richard accepte, mais dès que Marc tourne le dos, il reprend quelques barres comme un gosse qui pique un chocolat en cachette. Tout le monde rigole et cela détend l’atmosphère.

Nous partons déposer les sacs qui seront envoyés à Courmayeur et à Champex et nous avalons un dernier plat de pâtes offert par l’organisation. Heureusement qu’il est offert, parce que cette pâté collante serait impossible à vendre.

 

Un dernier retour à l’UCPA pour nous mettre en tenue, prendre notre matériel de course et tenter, malheureusement sans succès, d’évacuer aux toilettes l’excédent de pâtes, riz et gâteaux de semoule ingurgité de puis deux jours, et nous partons pour la ligne de départ et le briefing.

Fabienne et Evelyne nous prennent en photo sur la place centrale de Chamonix. Je m’aperçois que j’ai oublié de mettre mes guêtres. Je corrige cet oubli et me dirige vers le pointage après avoir embrassé Fabienne une dernière fois. Ma participation à cette épreuve la rend aussi heureuse qu’inquiète et j’essaie encore de la rassurer en promettant de ne pas aller au delà de mes capacités.

 

Ca y est, nous sommes derrière la ligne, perdus au milieu d’une foule disparate d’hommes, de femmes, de jeunes, de vieux, de costauds, de plus malingres, tous unis par un même rêve : passer dans le sens inverse la ligne qui se trouve devant nous.

Certains ont l’air de baroudeurs expérimentés. D’autres ont l’air plus tendres. Mais  tous, ou presque, ont une peur plus ou moins grande qui les tenaille et qu’ils essaient de masquer par des plaisanteries  et des fanfaronnades peu crédibles.

 

Pendant le briefing, un peu long, on nous rappelle les consignes de sécurité, des conseils pour réussir et on nous donne les dernières informations météo. La première nuit sera claire et froide, ensuite nous aurons probablement un peu de pluie avant de retrouver le soleil dimanche à Chamonix…si nous y arrivons.

L’émotion me gagne progressivement et quelques larmes coulent en réaction à la pression que font monter les organisateurs jusqu’à l’envoi de la B.O. du film « Christophe Colomb ». Malgré tout, je réalise qu’elle n’atteint pas ce que j’ai connu au départ des Templiers.

 

Marco fait tranquillement des photos, mais je sens qu’il est aussi anxieux et ému que Richard, Denis ou moi. Même Katell, qui doit avoir derrière elle plus de courses que nous quatre réunis, semble avoir les larmes aux yeux.

Richard est devant moi avec un visage et un regard que je ne lui ai jamais vu. Denis n’est pas plus détendu. Il y a lourd de « non-dits », plus riches que beaucoup de paroles, dans chaque regard échangé. C’est vrai que ce genre de course ou de situation fait ressortir les sentiments et les personnalités que l’on peut plus facilement masquer au quotidien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Dany de Bussy - Publié dans : Souvenirs
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